Du bonheur de s’instruire pour n’aboutir à rien

Certes, le titre de ce billet est confondant. Comment est-il possible d’accoler le mot bonheur au concept d’une scolarisation qui n’aboutit  à rien ? N’est-ce pas là un oxymoron ?

En fait, lorsque vient le temps de tourner un documentaire, car c’est ce je fais dans la vie en tant que sociologue (car même avec un diplôme de docteur en sociologie je n’ai aucun poste universitaire à la clé — et nous sommes légions dans cette situation), et comme les documentaires que je tourne portent essentiellement sur les mutations profondes que subissent nos sociétés, je tente, autant que faire se peut, de comprendre ce qui se trame. Et ce n’est pas chose facile.

Ce qui m’a mis sur la piste de cette réflexion, c’est un petit livre du sociologue François Dubet intitulé « Le temps des passions tristes », alors que je cherche depuis un an comment aborder le sujet d’un documentaire que j’ai l’intention de tourner en 2020 et dont le titre temporaire est « Le défi de vivre ».

Tout d’abord, Dubet souligne que « dans les régimes des inégalités multiples […], les individus sont nombreux à changer de position sociale d’une génération à l’autre, mais ils bougent très peu. […] À l’opposé, la très faible macro-mobilité donne l’impression que la société est bloqué et que les inégalités se reproduisent inexorablement. […] Le régime des inégalités multiples peut donc être perçu comme mobile, au niveau microscopique des individus [notre statut social se modifie régulièrement en fonction des conditions du marché], et rigide dès qu’il s’agit des grandes inégalités. »

Et c’est ici où Dubet aborde la question plus qu’intéressante de la scolarisation, car avec la massification des diplômes supérieurs (maîtrise et doctorat), le niveau scolaire des recrutements en emploi a beaucoup augmenté d’une génération à l’autre. Autrement dit, plus il y aurait de gens qui détiennent des diplômes d’études supérieures, plus la concurrence serait intense. S’il fallait voir le problème par ce seul bout de la lorgnette, ce serait ni plus ni moins qu’occulter une grande partie de cette nouvelle réalité sociale.

En fait, « les jeunes doivent procéder à des investissements scolaires plus sélectifs et plus longs que ceux de leurs parents. Mais cette mobilité ascendante dans le système scolaire n’a pas été accompagnée d’une mobilité professionnelle [comme ce fut le cas au cours de la période qui s’étend de 1950 à 1990] ; les jeunes sont montés dans l’ordre scolaire et n’ont pas bougé dans celui des emplois. Ils peuvent aussi égaler le niveau scolaire de leurs parents et descendre dans l’ordre des qualifications professionnelles. »

Concrètement, quand on y regarde le moindrement de près, cette évolution (ne jamais oublier que le mot évolution ne signifie pas amélioration) n’est que le prolongement de la modernité. Elle n’a rien de postmoderne ou de post-capitaliste, elle ne fait qu’accentuer ce qui existait déjà au sein même du capitalisme et du libéralisme depuis les débuts de la Révolution industrielle, à savoir l’individu architecte de sa vie, maître de son destin et entrepreneur de lui-même, d’où l’étonnant succès des coachs de vie dont la principale mission est de mettre sous perfusion de bonheur les gens.

Il s’agit donc de promouvoir l’individu, de le rendre responsable de tout ce qui lui arrive — même la délocalisation de l’entreprise pour laquelle il travaille —, de l’inviter à devenir totalement autonome et de ne plus dépendre de l’État. Il s’agit d’exacerber la performance ou le mérite comme principes de positionnement du statut social. Il ne faut donc pas se surprendre de voir des gens détenteurs d’une maîtrise ou d’un doctorat travailler au salaire minimum — ces derniers n’auraient pas su se mettre en valeur et n’auraient pas compris la nouvelle logique d’être entrepreneur de soi-même.

Il faut se faire à l’idée que « le régime des inégalités multiples n’est pas une crise, un mauvais moment à passer, mais un trait structurel de nos sociétés ». Autrement dit, les gens n’ont pas le choix d’être sous perfusion de bonheur artificielle pour vivre dans une telle structure.

Voilà la donc la piste que je dois explorer pour mon prochain documentaire « Le défi de vivre ».

En attendant la sortie de mon documentaire, je vous invite à visionner ci-dessous la conférence de François Dubet.

© Pierre Fraser (ph. D.), sociologue et cinéaste / 2019

 

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