Des résidents de Détroit s’opposent à la plantation d’arbres

  Verdir la ville  

Sociofinancement du documentaire « Verdir la ville un arbre  la fois »

Un rapport historique, réalisé par Dorceta Taylor, sociologue de l’environnement à l’Université du Michigan, en 2014, a mis en garde contre l’« arrogance » des écologistes blancs, lorsqu’ils présentent des initiatives écologiques aux autres communautés. Elliot Payne, un professionnel noir de l’environnement, interviewé par Taylor, a décrit des expériences où des groupes verts « présumés savoir ce qu’il y a de mieux » pour les communautés de couleur débarquent sans crier gare, sans les inclure dans les processus de décision et de planification. Selon Payne, c’est le syndrome du « ils adhéreront, c’est pour une bonne cause » qui joue ici : « la plupart du temps, cela vient de l’approche d’aller planter des arbres ou de s’adonner à une activité de plein air, et si nous leur tendons la main, ils viendront. »

En fait, c’est exactement ce qui se passait à Detroit au moment de la publication du rapport Taylor. En 2014, la ville s’engageait depuis quelques années dans une campagne de reboisement de ses rues après avoir négligé pendant des décennies l’entretien de son couvert forestier épuisé. Un organisme environnemental local à but non lucratif, The Greening of Detroit (TGD), était le partenaire officiel de la ville pour la réalisation de ce projet de reboisement, qu’elle avait commencé à réaliser par elle-même lorsqu’elle a été fondée en 1989. En 2014, TGD avait reçu des fonds supplémentaires pour accroître ses services de plantation d’arbres à raison de 1 000 à 5 000 nouveaux arbres par an. Pour atteindre cet objectif, il a dû pénétrer les quartiers de façon un peu plus agressive que par le passé et obtenir plus d’adhésion de la part des résidents.

Les planteurs d’arbres ont rencontré une forte résistance, car plus du quart des 7 500 résidents approchés ont décliné l’offre de faire planter de nouveaux arbres devant leur maison. Il s’agissait d’un nombre suffisamment élevé de rejets pour un service par ailleurs si précieux que la chercheuse de l’Université du Vermont, Christine E. Carmichael, a voulu en connaître les raisons.

Suffit-il seulement de planter des arbres pour redonner de l’oxygène à la ville ? Même si la chose semble tomber sous le sens, il importe de se poser la question. Le dossier du verdissement des villes est plus complexe qu’il ne semble à prime abord. Planter des arbres en milieu urbain c’est non seulement reverdir la ville, mais c’est aussi remettre en question le modèle urbain imaginé au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Revitaliser les quartiers centraux, végétaliser la ville, accroître la canopée urbaine, séquestrer la carbone, réduire les effets induits par les ilots de chaleur, absorber les particules polluantes, favoriser l’agriculture urbaine, stimuler l’économie, réduire les inégalités sociales en termes de qualité de vie, ne sont là que quelques aspects que recouvre le verdissement des villes.

Elle a obtenu des données que TGD a recueillies sur les personnes qui ont refusé, puis s’est rendue à Détroit pour interviewer des membres du personnel et des résidents. Ce qu’elle a découvert, c’est que les rejets étaient davantage liés à la façon dont les planteurs d’arbres se présentaient et à la méfiance des résidents à l’égard du gouvernement municipal, qu’à ce qu’ils pensaient des arbres en tant que tel. Les conclusions de Carmichael (avec la coauteure Maureen H. McDonough) ont été publiées en janvier 2019 dans la revue Society and Natural Resources.

Les résidents interrogés par Carmichael comprenaient les avantages d’avoir des arbres en milieu urbain : ils fournissent de l’ombre et du rafraîchissement, absorbent la pollution de l’air, surtout celle de la circulation, augmentent la valeur des propriétés et améliorent les résultats pour la santé. Mais les raisons pour lesquelles les gens de Détroit ne soumettaient « aucune demande d’arbre » étaient enracinées dans la façon dont ils ont historiquement interprété leurs expériences vécues, ou ce que Carmichael appelle les « récits du patrimoine ».

En fait, ce sont les histoires que les gens de différents horizons de la ville de Détroit se racontent et racontent entre eux, c’est-à-dire pourquoi les conditions urbaines sont ce qu’elles sont. Les récits patrimoniaux que les résidents ont partagés sur les arbres à Détroit étaient différents de ceux partagés par les gens du gouvernement municipal et du TGD. Et il est là tout le problème.

Deux Afro-Américaines, à qui Carmichael a parlé, ont établi un lien entre le programme de plantation d’arbres et un douloureux moment raciste de l’histoire de Détroit, juste après la rébellion raciale de 1967, lorsque la ville a soudainement commencé à couper des ormes en masse dans leur quartier. La ville l’a fait, comme les femmes l’ont compris, pour que les forces de l’ordre et les agents de renseignement puissent mieux surveiller leur quartier depuis des hélicoptères et d’autres points de vue surélevés après le soulèvement urbain.

La ville abattait des arbres plus rapidement à cette époque. Et la ville a fait voler des hélicoptères au-dessus de leurs maisons à un moment donné pour pulvériser du DDT toxique sur la cime des arbres. Cependant, la raison invoquée par le gouvernement pour justifier ces abattages massifs d’arbres était que les arbres mouraient de la maladie hollandaise de l’orme et se répandaient dans tout le pays. Il s’agissait de récits patrimoniaux concurrents du même événement, dont le déboisement massif des années 1960. Les deux récits se sont retrouvés en conflit, mais c’est la version féminine, basée sur les expériences vécues, qui a conduit à leur décision de rejeter la plantation d’arbres . Ce n’est pas qu’ils ne faisaient pas confiance aux arbres ; ils ne faisaient pas confiance à la ville.

Dans ce cas, les femmes ont senti que la ville décidait encore de tout sans consulter personne, alors qu’elle avait abattu les arbres et qu’elle décidait maintenant d’en replanter. En somme, ces femmes ont pensé que les citoyens devraient avoir le choix, car ce sont eux qui s’occuperont des arbres et ramasseront les feuilles une fois les planteurs partis.

Une participante à l’enquête à également précisé qu’« On se méfiait non seulement de la ville, mais aussi des planteurs d’arbres, surtout si l’on considère la façon dont le personnel du TGD est intervenu auprès des gens dans les communautés. Le Greening of Detroit comptait 50 000 bénévoles (au cours de la période 2011-2014), la plupart d’entre eux étant blancs et ne provenaient pas de Détroit. L’organisme n’avait qu’une seule personne chargée de la sensibilisation communautaire au sein de son personnel. Et cette sensibilisation n’incluait apparemment pas la participation des résidents du quartier à la planification de ce programme de foresterie urbaine. »

D’autres participants à l’enquête ont souligné que les gens pouvaient demander au TGD de planter des arbres dans leur quartier, mais le personnel de l’infrastructure verte du TGD décidait dans quels quartiers planter des arbres, ainsi que les espèces d’arbres à planter et les protocoles d’entretien des arbres. Les membres du personnel de l’infrastructure verte du TGD se sont engagés à entretenir les arbres pendant trois ans après la plantation, et les résidents ont été informés de leur présence par l’entremise de petits dépliants accrochés à la porte et lors de réunions communautaires.

Il y a ici une leçon intéressante à tirer de cette expérience : ne pas impliquer de manière significative les résidents dans la prise de décision est un non-non classique de la « justice » environnementale. Cependant, en lisant des extraits des entrevues de Carmichael avec des membres du personnel du TGD, il est clair que certains planteurs d’arbres pensaient qu’ils rendaient ces communautés plus respectueuses de l’environnement et plus justes. Après tout, qui refuserait un arbre gratuit sur sa propriété, compte tenu de tous les avantages sanitaires et économiques qu’offre un arbre ? « Peut-être que ces gens ne comprennent pas… », comme un membre du personnel l’a dit à Carmichael, car « Vous avez affaire à une génération qui n’a pas l’habitude d’avoir des arbres, les gens qui se souviennent des ormes vieillissent de plus en plus. Aujourd’hui, nous avons des générations de gens qui ont grandi sans arbres dans leur rue, ils ne savent même pas ce qui leur manque. »

Cependant, le problème de la justice environnementale, c’est qu’elle est aussi une question de répartition du pouvoir entre des communautés qui, historiquement, n’ont été que les sujets et les expériences des structures de pouvoir.

En 2014, Détroit avait une population afro-américaine de plus de 83 %, et le taux le plus élevé de pauvreté concentrée parmi les 25 première villes américaines en importance des États-Unis, selon la Brookings Institution. Ce projet forestier s’accélérait au moment même où la ville était en faillite. Ces résidents avaient peut-être à l’esprit des priorités différentes que celles des planteurs d’arbres qui venaient frapper à leur porte. Les questions de race et de classe dans les programmes d’écologisation urbaine ont été oublié, comme la ville de Houston l’a durement appris lorsqu’elle n’a pas penser à sonder les résidents non blancs à faible revenu en vue de l’élaboration de son plan directeur des parcs en 2014.

Une résidente de Detroit que Carmichael a interviewée pour son étude lui a dit : « Tu sais quoi, je t’apprécie, parce que ça montre que quelqu’un écoute et que quelqu’un essaie de découvrir ce qui se passe vraiment dans nos pensées, ce que nous ressentons, et je vous apprécie. Et peut-être que la prochaine fois, ils feront une consultation publique pour nous demander si nous aimerions avoir des arbres. »

Monica Tabares, vice-présidente de l’exploitation et du développement de TGD, a déclaré que l’organisation avait toujours eu un processus d’engagement communautaire, mais que d’autres facteurs compliquaient leurs interactions avec les résidents, comme le mauvais dossier de la ville en matière d’entretien des arbres : « Notre capacité de répondre aux besoins de chaque partenaire communautaire a été, avec le recul, un peu plus difficile à atteindre, et cela a eu pour résultat que certaines personnes ont eu l’impression de ne pas ressentir l’inclusion. De plus, la ville elle-même n’avait pas la capacité d’abattre les arbres morts, ni d’élaguer les arbres, en plus du fait que nous replantons maintenant des arbres dans des zones vraiment décimées sans couvert végétal. Les gens se demandaient si on allait s’occuper d’eux. À l’évidence, ça n’a pas marché avec tous les citoyens. »

Depuis qu’elle s’est entretenue avec Carmichael et qu’elle a pris connaissance des résultats de son étude, Mme Tabares indique que la DGT a apporté plusieurs changements à son programme, ce qui a accru la participation matérielle des résidents au processus de plantation d’arbres et de planification. L’organisation compte maintenant quatre membres du personnel engagés dans la communauté, qui vivent tous dans la ville de Detroit, ce qui, selon M. Tabares, a renforcé la confiance des résidents.

Les leçons tirées de l’étude sont importantes, étant donné que les organismes environnementaux travaillent souvent en partenariat avec les villes pour ce genre de services. C’est particulièrement vrai lorsque les administrations locales n’ont pas les fonds nécessaires pour le faire (comme cela s’est produit à Détroit) ou lorsque le gouvernement fédéral ferme ses portes. Le fait d’avoir un personnel diversifié qui reflète la réalité des quartiers de la ville et qui comprend les récits patrimoniaux qui les traversent a de l’importance.

Comme le souligne Carmichael, « Les récits patrimoniaux sont importants parce qu’ils guident les mesures qui sont prises. Un organisme sans but lucratif pourrait dire que le déclin des arbres peut être utilisé pour justifier son approche de l’éducation des résidents, parce qu’il y a des gens qui ne comprennent pas la valeur des arbres. Mais tous ceux que j’ai interviewés comprenaient ces avantages, alors il est faux de dire cela. En fin de compte, ils avaient l’impression d’être privés de leurs droits. »

© Brentin Mock, 2019

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