Ville intelligente : le concept versus la réalité

L’idée même de ville intelligente s’est emparée des urbanistes du monde entier au cours des dernières années, car de nouveaux appareils numériques moins chers, de meilleures connexions Internet et l’augmentation du volume des données ont permis à leurs rêves d’il y a quelques décennies de devenir réalité. Ainsi, les villes existantes trouvent des moyens novateurs d’utiliser les données et la technologie pour améliorer leurs systèmes et de nouvelles villes sont construites à partir de zéro avec des infrastructures dites intelligentes pour améliorer la vie de ceux qui y vivent. Les ambitions sont grandes et l’action est nécessaire, mais quelle est au juste la réalité ?

Des questions telles que la pollution, la congestion, la criminalité et l’isolement social sont de sérieuses préoccupations que la technologie numérique et le partage des données pourraient éventuellement atténuer. Le potentiel d’une ville dotée d’une infrastructure axée sur les données est peut-être passionnant pour tous les geeks de ce monde, mais il exige aussi un ajustement des attentes. Les villes intelligentes ne seront pas la réponse à tous nos problèmes ni ne transformeront complètement notre mode de vie du jour au lendemain. Il s’agira plutôt de transformations progressives qui amélioreront nos vies grâce à une combinaison de petits projets et de changements plus vastes à l’infrastructure, étayés par le partage des données.

Quelque chose d’aussi simple que de pouvoir utiliser une carte sans contact (Oyster) dans le métro londonien ou dans les transports en commun du Québec (Opus) est déjà un pas en avant, tout comme le Casserole Club en Australie qui relie les cuisiniers à domicile avec les personnes âgées en ligne. Les soins de santé et les services sociaux pourraient éventuellement bénéficier d’approches plus intelligentes de leurs services, comme des voitures sans chauffeur qui transportent les patients à leurs rendez-vous pour éviter les frais de stationnement souvent coûteux à l’hôpital.

Avec le financement et le soutien appropriés, des initiatives plus importantes peuvent être ajoutées, telles que des systèmes intelligents d’éclairage et de gestion des déchets. Les voitures sans conducteur feront partie intégrante du système, tout comme les systèmes de stationnement intelligents et les bâtiments éconergétiques. Les possibilités sont presque infinies.

Comme chaque pays a déjà ses centres de commerce et de culture, la plupart des villes intelligentes seront modernisées par rapport aux centres urbains existants. Cela apporte ses propres défis, mais facilite également l’utilisation de la technologie et des données pour améliorer la vie en ville de la population en place et s’attaquer aux problèmes existants avec des solutions numériques.

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Amsterdam est une ville qui doit être présentée comme un cas d’étude pour une transformation progressive et intelligente. Depuis 2009, la ville connaît un processus d’innovation qui a été reconnu en 2016 par le Prix de la Capitale européenne de l’innovation de la Commission européenne (accompagné d’un prix d’un montant de 950 000 pour soutenir les efforts en cours). Les urbanistes néerlandais ont invité les citoyens à soumettre des idées et à mettre en œuvre des projets pilotes, sans compter qu’un directeur technique a été désigné pour superviser l’opération afin de créer un ensemble cohérent à partir des projets déjà réussis.

L’idée de l’Internet de Tout sous-tend leur approche, et les données sont la matière première pour maintenir l’ensemble. Ils sont également déterminés à placer leur population au cœur du programme, considérant l’amélioration de la vie des citoyens comme l’objectif à atteindre et les initiatives de villes intelligentes comme en étant le vecteur.

Des experts et des analystes se sont penchés sur l’approche d’Amsterdam et diverses leçons clés ont pu en être tirées. Tout d’abord, un inventaire exhaustif des besoins de la ville s’avère le point de départ pour créer un changement significatif. Les données du secteur privé sont essentielles, mais les citoyens doivent aussi être encouragés à contribuer, car ils apportent des idées et s’investissent dans l’avenir de leur ville.

Il faudra aussi un partage des données entre les ministères, avec un système connecté susceptible de mieux servir la population et d’utiliser au mieux les ressources disponibles. Cela met en lumière une autre complication, c’est-à-dire que la vision d’une ville intelligente exige une réflexion à long terme qui n’est pas liée à un parti politique en particulier, car le processus prendra probablement plus de temps que le parti sera lui-même au pouvoir.

Il y a aussi des opérations moins réussies à partir desquelles on peut aussi tirer des leçons. Par exemple, le gouvernement indien a fait l’objet de nombreuses critiques à l’égard de son projet de ville intelligente qui prévoit moderniser 100 villes d’ici 2020, alors que les quelque 14 millions de ménages vivant dans des bidonvilles ou les 3 millions de personnes vivant dans la rue ne bénéficient que de peu d’aide. L’empressement des villes des pays en développement à devenir intelligentes risque d’exacerber les problèmes sociaux existants, ce qui pourrait compromettre le développement à long terme. On l’a bien vu en France avec la montée des Gilets jaunes qui se sont braqués contre une taxe à la transition énergétique.

Le Songdo sud-coréen soulève également des questions sur ce qui fait la spécificité d’une ville. La ville a été conçue comme une ville intelligente et construite à partir de rien. La construction n’est pas encore terminée, bien que 100 000 résidents y aient déjà emménagé. On a fait l’éloge des initiatives durables et des vastes espaces verts, mais les gens ont décrit Songdo comme « un peu inquiétante ».

C’est là l’un des plus grands défis que doivent relever ceux qui cherchent à créer des villes à la fois intelligentes tout en conservant ce qui fait l’essence même de la ville. Il ne faut jamais oublier que les villes sont le produit de l’histoire et des événements, des cultures qui se heurtent et des communautés qui évoluent avec le temps. Les algorithmes mathématiques peuvent éliminer certains des nombreux irritants de la vie et du travail dans une ville encombrée, mais pourront-ils aussi extraire une partie de l’esprit du lieu ou étouffer son évolution organique ?

La société doit trouver le juste milieu entre l’innovation technologique et le développement naturel. Inviter les citoyens à participer à l’intelligence de leur ville pourrait aider à la réaliser, et une fois que le citoyen y trouvera son profit, il n’y aura plus de retour en arrière.

De la même manière que toutes les inventions à grande échelle changent la société, de la création du feu à la téléphonie mobile, l’espèce humaine s’adaptera à une nouvelle normalité et trouvera un espace dans une ville intelligente pour évoluer, innover et créer, comme elle l’a toujours fait.

Yvon Roché, urbaniste / Vancouver