Le capitalisme devient-il vert et végétalien ?

The Economist a surnommé 2019 « L’Année Végane » dans son édition détaillant les tendances mondiales pour cette année. « Là où les milléniaux mènent, les entreprises et les gouvernements suivront », dit le magazine. Et tout comme le mouvement des jeunes pour sauver la planète a placé les préoccupations environnementales, sociales et de gouvernance en tête de l’agenda de l’industrie financière, les gestionnaires d’actifs sont sur le point de commencer à ressentir la montée de la contribution de l’industrie alimentaire au changement climatique.

Le véganisme en vogue
Au cours des cinq dernières années, les recherches mondiales sur le terme « véganisme » se sont multipliées.

Le véganisme est une idée dont l’heure est venue, en partie en raison de préoccupations individuelles liées au mode de vie et à la santé, mais surtout en raison des dommages environnementaux causés par l’agriculture animale. Les ruminants, y compris le bétail, produisent du méthane qui contribue au réchauffement de la planète, tandis que les cultures fourragères destinées au bétail entraînent la déforestation.

Le nombre d’Américains s’identifiant comme végétaliens a sextuplé depuis 2017, 6 % d’entre eux déclarant éviter les aliments d’origine animale, selon la société de recherche GlobalData. En janvier, Caroline Lucas, la seule députée du Parti vert du Royaume-Uni, a réclamé une taxe sur la viande pour aider l’industrie agricole à réduire ses émissions de carbone.

La nourriture sans viande fait fureur. Burger King, une société de Restaurant Brands International Inc., a récemment déclaré qu’elle prévoyait commencer à vendre des burgers Impossible Whopper dans ses 7 200 restaurants américains après un essai réussi avec la société californienne Beyond Meat. Nestlé SA, la plus grande entreprise alimentaire du monde, va commencer à vendre son Incredible Burger dans les supermarchés européens dans les semaines à venir et a prévu que ses ventes de produits comestibles à base de plantes pourraient atteindre 1 milliard de dollars d’ici une décennie. Et Beyond Meat Inc. de Californie a vu ses actions tripler après son introduction en bourse au début du mois, ce qui lui a donné une capitalisation boursière de plus de 4 milliards de dollars.

Beyond Advisors, dont le siège est à Jersey, s’est inscrit auprès de la Securities and Exchange Commission des États-Unis pour lancer un fonds négocié en bourse sur le climat végan. Le FNB sera lié à un indice exclusif fondé sur l’indice Solactive U.S. Large Cap Index, mais exclut « toutes les actions dont les activités sont incompatibles avec une approche végane et respectueuse du climat ». Ainsi, Tyson Foods Inc, le principal transformateur de viande des États-Unis, figure dans l’indice de référence, mais il est exclu du dérivé.

Depuis le début de l’année, l’indice Vegan a produit un rendement total d’environ 18 %, soit trois points de pourcentage de mieux que l’indice Solactive ou l’indice S&P 500. À plus long terme, sa surperformance est encore plus marquée.

L’esprit des plantes
Un indice excluant les sociétés incompatibles avec le véganisme a surperformé les indices boursiers plus larges.

Brad Pappas a créé le fonds d’investissement Rocky Mountain Humane Investing en 1995 à Boulder, Colorado. Son portefeuille de croissance végétalien exclut toute société impliquée dans l’expérimentation animale, l’élevage industriel ou l’utilisation d’animaux comme divertissement, ainsi que celles impliquées dans les industries extractives telles que le pétrole et le gaz. Cette stratégie a plutôt bien fonctionné au cours des cinq dernières années, comme l’indique le graphe ci-dessous.

Si on se fie à cette tendance, les régulateurs doivent garder un œil attentif sur les fournisseurs de protéines éthiques étant donné la prédilection de l’industrie du capital-risque pour jouer vite et bien avec les règles où et quand il y a de l’argent à faire rapidement.

Mais la perspective de rendements indiciels, combinée à la pression des investisseurs soucieux de l’environnement, semble vouloir ajouter le véganisme à la liste des sujets dont les gestionnaires de fonds discutent déjà lorsqu’il s’agit de remplir leurs responsabilités.

Source, Bloomberg

Commentaire

Le capitalisme tout en dents et en griffes est peut-être sur le point de devenir végétalien. Non seulement s’agit-il là d’une tendance, mais celle-ci démontre à quel point la doxa environnementaliste propose un discours puissant et porteur qui risque de bouleverser bien des comportements et attitudes.

Toutefois, ce qui ne changera sûrement pas, c’est la volonté même du capitalisme de toujours faire des affaires, de réaliser de juteux profits partout là où il y a la possibilité de le faire. L’autre avantage, c’est que le capitalisme, en s’emparant de ce secteur, aura pour effet inévitable de récupérer le discours radical des écolos et d’en faire un produit d’appel à travers un marketing efficace comme il le fait avec tous les autres produits de consommation. La contre-culture des hippies des années 1960 a subi le même sort.

Elle est là la force du capitalisme, démocratiser tout ce qu’il touche pour en faire des produits de masse tout en laissant l’impression que ces derniers s’inscrivent dans des marchés de niche.

Commentaire final, Pierre Fraser et Georges Vignaux, 2019