Avec mon collègue sociologue Roger Drolet, nous avons l’intention de réaliser un documentaire portant sur la crise que vivent les médias. Après avoir mené cette réflexion en privé depuis l’automne 2018, et voyant la tâche colossale qui nous attend, nous avons décidé d’ouvrir la discussion à tous ceux que la chose intéresse.


Table des matières


Méthodologie
Lorsque Roger et moi avons amorcé cette réflexion, j’ai lancé quelques idées de base auxquelles Roger a réagi. Par la suite, à partir des commentaires de mon collègue Roger, j’ai rédigé un texte plus substantiel que le lecteur trouvera ici.

Ce à quoi nous nous attendons de la part de nos lecteurs, c’est d’argumenter sur les points que nous proposons afin de faire avancer la réflexion — la réflexion sera officiellement ouverte jusqu’au 21 avril 2019. Le lecteur devra toujours avoir en tête l’idée que, dans un documentaire, il est primordial de présenter différentes positions afin d’équilibrer les faits. Il va sans dire que tous les commentaires qui n’ont rien de constructifs aux fins de la présente démarche seront systématiquement supprimés. Cela étant précisé, nous invitons vivement nos lecteurs à contribuer à cette réflexion. Nos lecteurs dont les arguments seront retenus dans le documentaire verront leur nom apparaître au générique de la fin.

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Idées de base

Pierre Fraser
Tout d’abord, s’il y a un truisme qui circule, c’est bien celui voulant que les médias écrits et électroniques sont engagés dans un processus de pertes de revenus fondé sur le modèle « un quelconque contenu contre un revenu publicitaire ». Que ce contenu soit de l’information, un téléroman, un film, ou bien, tout autre format (écrit, parlé, télévisuel), la situation semble se dégrader mois après mois.

Roger Drolet
Évidemment, je crois que tu parles ici des médias de masse. Je ne crois pas que ce soit encore encore le cas pour les spécialisés mais je n’ai pas de chiffres…

Pierre Fraser
Le second truisme qui circule est celui voulant que Google, Facebook et autres géants de la Silicon Valley, qui traitent et accumulent de l’information gratuitement produite par des milliards d’utilisateurs qui ne sont en rien rémunérés pour celle-ci,  s’accaparent la part du lion dans un marché publicitaire concentré dans les mains de seulement quelques joueurs.

Roger Drolet
Pire, les géants gobent les contenus développés à grands frais par les médias traditionnels et en tirent d’énormes revenus sans rémunérer d’aucune façon ceux qui les produisent. À mon sens, ce piratage en règle devrait être déclaré illégal par les instances internationales, mais les enjeux économiques actuels ne semblent pas se soucier de cet enjeu présentement

Pierre Fraser
Partant de ces deux constats, comment se vit, au quotidien, la réalité des médias de masse ? Parce que c’est bel et bien ce dont il est question ici, les médias de masse. A posteriori, il serait trop facile de dire que les médias de masse n’ont pas été en mesure de voir venir le phénomène et qu’ils n’ont pas été en mesure d’y réagir adéquatement. Cela étant précisé, qu’est-ce que notre documentaire doit mettre en lumière ?

Roger Drolet
À mon sens, il s’agit d’identifier, à l’aide de témoignages, les enjeux qui risquent de détourner frauduleusement  la démocratie déjà fragile, constamment à la merci des idéologies prônées par le néo-capitalisme.

Pierre Fraser
Si nous voulons que les médias de masse nous disent quelle direction ils ont l’intention de prendre, je pense qu’ils ne le savent pas vraiment plus que toi et moi. Cependant, il n’en reste pas moins qu’ils prolongent le modèle « un quelconque contenu contre un revenu publicitaire ». Et c’est là, du moins, je le pense, que se situe le nœud gordien de toute l’affaire.

Roger Drolet
Je n’ai évidemment pas (encore) la recette mais je crois que le documentaire devrait nous permettre de confronter les points de vues qui s’opposent concernant la propriété des médias et la nécessaire diversité des opinions qui doivent être accessibles par le plus grand nombre, sachant que l’instruction est la clé de l’accès au savoir.

Pierre Fraser
L’arrivée des Netflix et Amazon Prime de ce monde a changé la donne, dans le sens où si l’on veut avoir accès à du contenu, il faut payer pour accéder à ce contenu (style Netflix), et non se faire payer pour diffuser ce contenu (modèle des médias de masse). La chose n’est pas sans conséquence, et les médias traditionnels ne le savent que trop bien.

Roger Drolet
On parle ici de médias électroniques, incluant l’accès au Web. La situation actuelle que tu décris est effectivement catastrophique pour les citoyens  et se développe à la vitesse grand V avec leur assentiment, ceux-ci n’y voyant que du feu, car ils acceptent de payer les abonnements, alors que jadis les médias électroniques des années 1920 à 1970 se battaient exclusivement avec les revenus publicitaires (à l’acception des médias imprimés plus anciens qui ont continué à exister).

Pierre Fraser
Autre phénomène, et qui n’est pas à négliger, le « cord cutting » chez les générations montantes. Par exemple, ma fille (génération 25  à 35 ans) n’est en aucune façon abonnée à un service de câble, car elle considère qu’il ne sert à rien de payer pour des contenus qu’elle n’écoutera pas de toutes façons. 80% de ses ami(e)s sont dans la même situation. Et comme elle le dit si bien, ainsi que ses copines, « il faut subir la publicité ». Comme le soulignait en 2004 Patrick Le Lay, alors président-directeur général du groupe TF1, ce que la chaîne de télévision TF1 vend à ses annonceurs, et en particulier à Coca-Cola, « c’est du temps de cerveau humain disponible ». Se pourrait-il que les gens ne veulent plus être là ?

Roger Drolet
J’aime bien cette image ! Mais tu sais, lorsque je gagnais ma vie à la radio (1972-1987), on avait compris que ce que les médias de toute nature vendaient n’était pas leur contenu objectif, mais plutôt leur auditoire qu’ils revendaient aux annonceurs qui voulaient rejoindre les consommateurs. Il s’agissait le « ramasser » les plus important volumes de « cerveaux » !

Pierre Fraser
Autre phénomène, l’« information divertissante ». Le succès de l’émission Infoman (19 ans en ondes) est symptomatique de la chose. Les radios d’opinion de Québec en sont un autre exemple. Autrement, l’arrivée, l’automne prochain, de Pénélope McQuade, à la barre de l’émission Medium Large le matin à la radio de Radio-Canada, caractérise fort bien cette tendance. L’émission « Plus on est de fou, plus on lit » animée par Marie-Louise Arseneault, vire souvent à la rigolade avec les invités sur le plateau (il faut divertir). Même si ces émissions de la radio de Radio-Canada ne diffusent aucune publicité, il n’en reste pas moins qu’elles drainent des auditeurs qui, autrement, écouteraient la radio privée, qui elle, diffuse de la publicité à un rythme soutenu. Finalement, selon plusieurs observateurs, notre radio et télé d’État ont perdu en bonne partie leur objectivité journalistique, inféodées qu’elles sont au modèle multiculturaliste canadien (j’entends souvent cette ritournelle…). Il n’y a rien de mal à cela, mais les auditeurs qui, comme moi, ne veulent pas souscrire à cette lubie, écoutent de moins en moins Radio-Canada (j’écoute également, depuis 1 an, France Culture où sont plutôt invités des chercheurs, même si France Culture a aussi ses biais idéologiques).

Roger Drolet
J’avoue que suis encore fidèle massivement aux productions de la SRC y compris la Première chaîne radio, ICI Télé, ICI Musique etc… Je répète chaque fois que j’en ai l’occasion que je dois une bonne partie de mon ouverture sur le monde à notre diffuseur public que je suis prêt à défendre contre vents et marées pour sa survie, malgré certaines tendances populistes que j’y remarque (contraintes commerciales obligeant…)

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Texte principal

Scénario / Proposition # 1

« Roger, il faut articuler le documentaire, comme tu le suggères, et c’est bien vu de ta part, autour de la confrontation des points de vue qui s’opposent. Cette confrontation, devrait se faire à travers deux grands thèmes : le modèle d’affaire et les contenus. »

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Modèle d’affaire des médias de masse

Ce modèle est avant tout de type « un contenu versus un auditoire vendu à des publicitaires », du temps de cerveau en quelque sorte, qui prévaut depuis la fondation de la presse écrite il y a environ 150 ans.

Toutefois, ce modèle a été soumis à rude épreuve depuis l’indexation des sites des médias de masse par les grands moteurs de recherche au tournant des années 2000. Alors que les médias de masse écrits ont transposé leur modèle traditionnel de revenus vers le Web dès la montée d’Internet à la fin des années 1990, ils n’ont pu anticiper (et c’était tout à fait normal), que Google allait s’accaparer ce champ publicitaire. En ce qui concerne les médias de masse visuels, tout comme les médias écrits, il leur a été impossible de prévoir que l’arrivée de plateformes comme YouTube et les grandes plateformes de streaming vidéo (Netflix, Amazon Prime, HBO, Disney) allaient changer la donne. Par exemple, YouTube est parvenu, en moins de dix ans, à se tailler une part du lion dans la masse publicitaire, tout comme est parvenu à le faire Facebook.

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Bref rappel historique

Avant l’arrivée du câble dans les années 1970, la télévision était à ce point généraliste et démocratique, qu’elle était gratuitement accessible par les ondes hertziennes à tous ceux qui disposaient d’un téléviseur. Les diffuseurs, limités en nombres, et profondément ancrés dans leurs propres marchés locaux, disposaient alors d’un marché publicitaire captif. Mais les choses ont commencé à changer dès le milieu des années 1970, avec l’explosion des chaînes câblées qui a réparti le partage des revenus publicitaires. De plus, l’arrivée de la télécommande, encore là au milieu des années 1970, a permis aux auditeurs de zapper les publicités, sans compter que l’arrivée des enregistreurs VHS au début des années 1980 a permis à l’auditeur d’enregistrer ses émissions préférées, intensifiant d’autant le zapping des publicités.

Jusqu’à ce que les conglomérats de la presse écrite, au tournant des années 2000, rachètent plusieurs petits journaux locaux et régionaux afin d’augmenter leur part de revenus publicitaires, ces derniers ont relativement bien survécus dans leur propre milieu. Toutefois, à l’époque, avec le développement accéléré des points d’accès à Internet, les lecteurs se sont de plus en plus tournés vers ce moyen de diffusion pour accéder à l’information. Ce faisant, la presse écrite a transposé son modèle d’affaire (un contenu pour un auditoire vendu à des publicitaires) sur le Web. Ce que la presse écrite ne pouvait alors pas savoir, c’est que les revenus ne seraient pas tout à fait au rendez-vous, alors que Google indexait déjà tous leurs contenus, les rendant ainsi disponible au plus grand nombre possible de lecteurs. En 2005, avec l’arrivée des médias sociaux (Facebook, Twitter),  et en 2007, avec l’arrivée des téléphones intelligents et des tablettes électroniques en 2010, l’accès aux médias écrits s’est totalement démocratisé, mais Google et Facebook ont vite compris qu’elles pourraient largement en tirer profit à partir de leur propre modèle d’affaire qui repose essentiellement sur l’idée suivante : laisser les autres produire du contenu tout en retirant des profits de cette même production sans verser un centime à leurs producteurs. L’idée était brillante pour Google et Facebook, car elles ont pu vendre une masse incommensurable d’auditeurs à des publicitaires à un coût de production quasi nul. Et la différence ici est de taille pour les médias écrits et visuels, car alors que ces derniers doivent payer pour développer du contenu, Google et Facebook n’ont pas à se plier à cette exigence. Ce n’est donc pas un jeu à somme nulle, et les médias écrits et visuels en paient aujourd’hui le prix.

Devant un tel constat, la presse écrite s’est retrouvée confrontée à quatre choix : (i) ne plus vendre le format papier (La Presse) ; (ii) tout mettre sur le Web ou sur des applications (La Presse) ; (iii) mettre en place des paywall (Le Devoir, New York Times, Wall Street Journal, etc.) en ne donnant un accès gratuit qu’à un certains nombres d’articles par mois (Le Devoir) ; (iv) mutualisation des contenus à travers les grandes agences de presse, avec pour conséquence l’uniformisation des contenus dans les grands médias écrits généralistes.

La radio, pour sa part, a relativement bien résisté à tous ces changements et a su s’ancrer dans ses marchés locaux immédiats. Avec les bouchons de circulation toujours de plus en plus importants les matins et soirs, la radio dispose ainsi d’un certain nombre d’auditeurs captifs qu’elle revend à des publicitaires. Cependant, le podcast, encore et toujours marginal, connaît, depuis environ trois ans, une montée qui n’est pas négligeable, mais qui n’a rien en commun avec les impacts qu’ont pu subir la presse écrite et les médias visuels.

Partant de ces brefs constats, il faut maintenant voir ce en quoi consiste un contenu attractif.

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Modèle du contenu attractif

S’il y a une logique de laquelle il semble impossible de s’extraire, tant pour la presse écrite que pour les médias visuels, c’est bien celle du type « un contenu versus un auditoire vendu à des publicitaires ». Elle est là la réalité, elle est implacable et elle dicte ce qui doit être fait, sans compter que Google et Facebook phagocytent ces mêmes contenus pour leur plus grand profit.

Si on postule que le contenu est ce qui permet de vendre de la publicité, il faut dès lors que  ledit contenu, informatif ou divertissant, diffusés par les médias de masse (écrits ou visuels), doit être suffisamment attractif et disponible sur de multiples plateformes pour réussir à le vendre à un prix rentable à un quelconque publicitaire. Cependant, Netflix, Amazon Prime, HBO et Disney, avec leurs abonnements payants, font la démonstration qu’il n’est pas nécessaire de vendre de la publicité pour attirer des auditeurs. Ici, ce qui s’applique, c’est la logique du plus grand nombre d’auditeurs payants possible pour financer la production de contenus. Conséquence de cette logique d’affaire, de plus petits médias s’essaient à ce modèle (ex. Tou.TV, Illico sur demande), et il reste à voir comment ils tireront leur épingle du jeu.

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Qu’est-ce qu’un contenu attractif ?

Est bien malin qui peut définir ce en quoi consiste un contenu attractif. Pourquoi ? Parce que le contenu attractif relève de la logique de la longue traîne. Qu’est-ce qu’une longue traîne ? Il s’agit avant tout d’une courbe de puissance soumise à la Loi de Pareto.


Dans une longue traîne, les contenus les plus attractifs, situés à la gauche de la courbe, sont de type « le gagnant rafle tout ». Tous les autres contenus sont par la suite distribués sur la portion droite de la courbe. Ce faisant, la production visuelle « moyenne » n’existe pas vraiment, car seuls quelques productions arrivent à s’« échapper » du lot et deviennent ainsi très rentables par rapport à toutes les autres productions visuelles, qui elles, sont parfois déficitaires.

Dans une telle logique, est-il ici important de préciser que personne ne sait encore en quoi consiste un contenu attractif. À ce sujet, l’économiste Arthur de Vanny a bien montré que l’industrie de la production visuelle est « […] un business de l’extraordinaire. Leurs schémas statistiques ne correspondent pas à la bonne vieille courbe en cloche normale, avec une moyenne prévisible et symétrique des chances et des pertes. Comme de plus en plus de produits dans une société riche, les films dépendent de combinaisons subtiles et de caractéristiques difficiles à articuler. Les formules, nouvelles ou anciennes, ne peuvent pas saisir ce qui rendra une production visuelle attrayante pour un public [1]. »

Conséquence de cette logique, comme il est impossible de savoir quel contenu aura du succès, il faut donc produire beaucoup de contenus, tout en espérant que l’un de ceux-ci rafle la mise. Le cas de la télésérie quotidienne « District 31 » diffusée à Radio-Canada est éclairante à cet égard. Qui aurait pu penser qu’une équipe d’enquêteurs qui parlent constamment en citant sans relâche les noms de tous les protagonistes de la série, dont la majeure partie des scènes se déroule dans le décor d’un poste de police, arriverait à atteindre le million d’auditeurs quotidiennement ? Personne…

Qu’est-ce qui rend les productions visuelles si imprévisibles ? Pour commencer, chaque produit est unique et le public doit l’essayer pour voir s’il va l’aimer. Et ce produit unique joue contre un groupe de concurrents en constante évolution. Pour empirer les choses, la façon dont le public vit un produit visuel dépend de ce qu’il a déjà vu et de la façon dont il a réagi à ces films : les films ont-ils aiguisé son appétit pour autre chose, ou créé un désir pour quelque chose de différent ? Les productions visuelles réussissent dès lors que le public est en résonance avec ce qui est à l’écran. Le bouche-à-oreille de l’auditeur est très important, chaque fois. Ce que de Vany a démontré, c’est que le succès arrive au fur et à mesure que l’information se répand et échappe au contrôle des producteurs. District 31 et Unité 9 entrent dans cette catégorie. Une fois que la série connaît un succès d’audience, le diffuseur est dès lors en mesure de facturer le fort prix aux publicitaires. Ce faisant, tous les autres téléromans ou téléséries ne sont finalement là que pour maintenir la machine en vie et faire du temps d’antenne.

Pour en revenir à la longue traîne, on ne se trompe pas en disant que toutes les autres productions écrites ou visuelles, hormis les productions gagnantes de la portion gauche de la courbe, se situent sur la portion droite de celle-ci. Par exemple, les chaînes d’information en continue tirent leur épingle de jeu en se positionnant sur la portion droite de la courbe avec le renouvellement constant de l’information, et c’est là une condition sine qua non de leur persistance dans le temps et de leur capacité à vendre du temps d’auditoire à des publicitaires. La presse écrite, qui a désormais migré en bonne partie vers le Web, se retrouve exactement dans la même logique, c’est-à-dire qu’elle doit constamment remettre à jour ces contenus, sans quoi elle perdra la position qu’elle occupe sur cette portion de la longue traîne. Et comme tous les joueurs de ce secteur publient à peu près tous les mêmes nouvelles, certes avec un regard parfois différents ou avec une analyse plus approfondie (Le Devoir), consulter le site de La Presse, ou celui du Journal de Montréal, ou celui du Devoir, c’est, au demeurant, consulter les mêmes nouvelles.

La longue traîne a ceci de particulier : ce n’est pas parce qu’un produit écrit ou visuel se retrouve loin sur la longue traîne qu’il n’est pas rentable. Ce que la chose démontre plutôt, c’est que ce produit est dans une niche bien précise et qu’il a un auditoire qui peut être vendu à des publicitaires. Ainsi en va-t-il des téléréalités, des documentaires, des émissions à caractère scientifique, des émissions à caractère culturel, et même des fake news.

Du moment que l’on considère toute production écrite ou visuelle comme un produit qui se situe quelque part sur la courbe de la longue traîne, on peut être assuré d’un certain revenu, sauf qu’on n’a aucune idée de la dimension de ce revenu. Par exemple, certains YouTubeurs populaires y ont trouvé là une source de revenus qui leur permet de vivre, tout comme certains influenceurs y sont parvenus avec les médias sociaux. Cependant, tous ceux qui y sont parvenus, comme le souligne Arthur de Vany, relève du « business de l’extraordinaire ».

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Ce qui attend les médias traditionnels

Qu’est-ce qui attend les médias traditionnels ? Personne ne le sait. Toutefois, ce que l’on constate, c’est que les médias traditionnels investissent de plus en plus toutes les plateformes de diffusion, afin de maximiser leur visibilité pour tenter de maximiser le nombre d’auditoires à vendre à des publicitaires.

En ce se sens, le modèle généraliste que nous avons connu où un diffuseur arrive à rafler presque tout le temps d’antenne qui sera vendu par la suite à prix fort à des publicitaires se produira encore, mais pas au même rythme soutenu que celui de l’Âge d’or des diffuseurs écrits ou visuels.

Désormais, les auditoires sont fragmentés, les nouvelles générations s’abonnent de moins en moins aux services traditionnels (cord cutting), ce qui fait que la logique de la longue traîne doit prévaloir pour arriver à vendre du contenu et un auditoire contre des revenus publicitaires.

Au final, il se pourrait bien que l’avenir des médias de masse se trouve dans le positionnement à différents endroits sur la courbe de la longue traîne, sans pour autant oublier que, parfois, certains produits écrits et visuels se retrouveront dans la portion gauche de la longue traîne. Donc, tout est loin d’être perdu pour les médias traditionnels, bien au contraire ! Il s’agit donc d’une simple question stratégique de positionnement sur la courbe de la longue traîne.

Dans une longue traîne, les contenus les plus attractifs, situés à la gauche de la courbe, sont de type « le gagnant rafle tout ». Tous les autres contenus sont par la suite distribués sur la portion droite de la courbe. Ce faisant, la production visuelle « moyenne » n’existe pas vraiment, car seuls quelques productions arrivent à s’« échapper » du lot et deviennent ainsi très rentables par rapport à toutes les autres productions visuelles, qui elles, sont parfois déficitaires.

Dans une telle logique, est-il ici important de préciser que personne ne sait encore en quoi consiste un contenu attractif. À ce sujet, l’économiste Arthur de Vanny a bien montré que l’industrie de la production visuelle est « […] un business de l’extraordinaire. Leurs schémas statistiques ne correspondent pas à la bonne vieille courbe en cloche normale, avec une moyenne prévisible et symétrique des chances et des pertes. Comme de plus en plus de produits dans une société riche, les films dépendent de combinaisons subtiles et de caractéristiques difficiles à articuler. Les formules, nouvelles ou anciennes, ne peuvent pas saisir ce qui rendra une production visuelle attrayante pour un public [1]. »

Conséquence de cette logique, comme il est impossible de savoir quel contenu aura du succès, il faut donc produire beaucoup de contenus, tout en espérant que l’un de ceux-ci rafle la mise. Le cas de la télésérie quotidienne « District 31 » diffusée à Radio-Canada est éclairante à cet égard. Qui aurait pu penser qu’une équipe d’enquêteurs qui parlent constamment en citant sans relâche les noms de tous les protagonistes de la série, dont la majeure partie des scènes se déroule dans le décor d’un poste de police, arriverait à atteindre le million d’auditeurs quotidiennement ? Personne…

Qu’est-ce qui rend les productions visuelles si imprévisibles ? Pour commencer, chaque produit est unique et le public doit l’essayer pour voir s’il va l’aimer. Et ce produit unique joue contre un groupe de concurrents en constante évolution. Pour empirer les choses, la façon dont le public vit un produit visuel dépend de ce qu’il a déjà vu et de la façon dont il a réagi à ces films : les films ont-ils aiguisé son appétit pour autre chose, ou créé un désir pour quelque chose de différent ? Les productions visuelles réussissent dès lors que le public est en résonance avec ce qui est à l’écran. Le bouche-à-oreille de l’auditeur est très important, chaque fois. Ce que de Vany a démontré, c’est que le succès arrive au fur et à mesure que l’information se répand et échappe au contrôle des producteurs. District 31 et Unité 9 entrent dans cette catégorie. Une fois que la série connaît un succès d’audience, le diffuseur est dès lors en mesure de facturer le fort prix aux publicitaires. Ce faisant, tous les autres téléromans ou téléséries ne sont finalement là que pour maintenir la machine en vie et faire du temps d’antenne.

Pour en revenir à la longue traîne, on ne se trompe pas en disant que toutes les autres productions écrites ou visuelles, hormis les productions gagnantes de la portion gauche de la courbe, se situent sur la portion droite de celle-ci. Par exemple, les chaînes d’information en continue tirent leur épingle de jeu en se positionnant sur la portion droite de la courbe avec le renouvellement constant de l’information, et c’est là une condition sine qua non de leur persistance dans le temps et de leur capacité à vendre du temps d’auditoire à des publicitaires. La presse écrite, qui a désormais migré en bonne partie vers le Web, se retrouve exactement dans la même logique, c’est-à-dire qu’elle doit constamment remettre à jour ces contenus, sans quoi elle perdra la position qu’elle occupe sur cette portion de la longue traîne. Et comme tous les joueurs de ce secteur publient à peu près tous les mêmes nouvelles, certes avec un regard parfois différents ou avec une analyse plus approfondie (Le Devoir), consulter le site de La Presse, ou celui du Journal de Montréal, ou celui du Devoir, c’est, au demeurant, consulter les mêmes nouvelles.

La longue traîne a ceci de particulier : ce n’est pas parce qu’un produit écrit ou visuel se retrouve loin sur la longue traîne qu’il n’est pas rentable. Ce que la chose démontre plutôt, c’est que ce produit est dans une niche bien précise et qu’il a un auditoire qui peut être vendu à des publicitaires. Ainsi en va-t-il des téléréalités, des documentaires, des émissions à caractère scientifique, des émissions à caractère culturel, et même des fake news.

Du moment que l’on considère toute production écrite ou visuelle comme un produit qui se situe quelque part sur la courbe de la longue traîne, on peut être assuré d’un certain revenu, sauf qu’on n’a aucune idée de la dimension de ce revenu. Par exemple, certains YouTubeurs populaires y ont trouvé là une source de revenus qui leur permet de vivre, tout comme certains influenceurs y sont parvenus avec les médias sociaux. Cependant, tous ceux qui y sont parvenus, comme le souligne Arthur de Vany, relève du « business de l’extraordinaire ».

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© Roger T. Drolet, Pierre Fraser, 2019