Ce que le documentaire a la capacité de mettre en lumière, c’est cette relation inconfortable qu’il entretient avec la presse écrite et les médias d’information en continue. En fait, le genre « documentaire » est souvent rejeté par les médias de masse comme étant trop partial et faisant trop place à l’opinion de son réalisateur. À ce titre, le Washington Post, en octobre 2018, a bien résumé la situation dans un article intitulé « Les documentaires ne sont pas du journalisme, et il n’y a rien de mal à cela », tout en établissant un clivage fort entre le format « documentaire » et le reportage qui se veut plutôt neutre et objectif.

Contrairement au reportage journalistique, le documentaire dispose d’une caractéristique qui le place dans une classe à part : il est en quelque sorte « pérenne », car il a la capacité d’atteindre des publics plus importants sur une plus longue période de temps, plutôt que de disparaître dans le cycle constamment renouvelé des nouvelles et des chaines d’information en continu. En ce sens, le documentaire tient un rôle important dans le paysage médiatique, car il présente des facette que la nouvelle ou le reportage seraient incapables de mettre en évidence.

Par exemple, l’un des documentaires que j’ai produit et réalisé, « Avoir faim au Québec », va justement dans ce sens, car il perdure dans le temps. Au lieu d’être une simple nouvelle qui sera aussitôt avalée par le cycle médiatique de l’information en continue, il est le témoin d’une situation qui, elle, n’a rien de ponctuelle. En fait, quand le documentaire arrive à montrer des problèmes structurels plutôt que ponctuels, ce que ne peuvent faire les médias écrits et les chaînes d’information en continue, il a tendance à perdurer et à s’incruster dans l’imaginaire collectif.

Autre exemple, un documentaire que j’ai réalisé en 2016, « Du salariat au précariat », plutôt que de traiter d’un problème ponctuel, cherche plutôt à expliquer que la précarité est avant tout un problème de nature structurelle intimement lié au néolibéralisme où l’individu doit être maître de son destin, architecte de sa vie et entrepreneur de lui-même.

Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue et cinéaste, 2019