►  Constats à propos des documentaires

La pire chose à faire, lorsque vous tournez un documentaire, est bien évidemment d’écouter ce que les autres ont à dire à propos de celui-ci. Pire encore, si vous faites écouter votre documentaire à d’autres personnes alors qu’il n’est pas encore rendu public, que le but de votre exercice est de voir ce qui ne fonctionne pas, et que votre auditoire restreint veut se rendre utile en vous proposant des solutions, ne mettez surtout pas ces solutions en application. Et je le répète, n’en faites strictement rien. Certes, certaines remarques vous feront parfois douter de vos choix de montage, vous vous poserez mille et une questions, et vous risquez même de retourner en salle de montage ; le summum de l’erreur.

L’un de mes pires cauchemars a été de mettre à la poubelle deux montage que j’avais fait. Au départ, j’avais deux versions : l’une quelque peu pédagogique (d’un ennui total) , l’autre plus dynamique et engageante (plus intéressante). Après les avoir présentées aux deux principaux intéressés, elles ont été refusées. La raison ? Aucune de celles-ci ne correspondait à leurs attentes (traduction : ça ne correspond pas à notre point de vue). Et comme il s’agissait d’un documentaire sociofinancé, j’avais en quelque sorte les mains liées.

De là, l’un des deux intéressés s’est improvisé scénariste et a conçu une trame narrative de son cru à laquelle j’ai dû m’astreindre. Résultat de l’opération, un documentaire pédagogique de 60 minutes, donc soporifique au possible. Comme le dit Michael Moore, si vous voulez enseigner, trouvez-vous un emploi de professeur. Par la suite, j’ai monté une version abrégée de 25 minutes dont presque tous les passages à saveur pédagogique ont été retirés. Malgré tout, 12 mois plus tard, sur la plateforme YouTube, la version intégrale a fait 411 visionnements contre 293 pour la version abrégée. Dans les deux cas, j’ai lamentablement manqué mon coup.

L’autre cas de figure est intéressant à plus d’un égard. Il s’agit d’un documentaire portant sur la précarité. Cette fois-ci, je ne me suis fié à personne et je l’ai moi-même entièrement financé. Mieux encore, je ne l’ai fait voir à personne avant sa sortie publique. En moins de 12 mois, sur YouTube, il a fait 7,541 visionnements. Il dure 45 minutes et va droit à l’essentiel, bien que j’aurais pu encore couper certaines scènes pour le rendre plus efficace. Ne jamais oublier qu’il faut toujours couper, couper, couper, et encore couper. Et quand on pense qu’une scène ne doit pas être coupée au montage, c’est parfois celle-ci qu’il faut couper.

Une fois le documentaire accessible sur YouTube, certaines personnes m’ont vivement critiqué à propos de la prise de position que j’y effectue en ce qui concerne la précarité, surtout sur le choix de certaines séquences montrant des personnes démunies et sans domicile fixe. En fait, si vous voyez des personnes démunies et sans domicile fixe dans ce documentaire, c’est qu’elles sont là pour rappeler à chacun d’entre nous que l’ascenseur social est en panne, et que la rue se trouve toujours près du rez-de-chaussée, là où s’arrête l’ascenseur… En fait, lorsque le président de la CSN (Jacques Létourneau) et la présidente de la CSQ (Louise Chabot) nous décrivent en quoi consiste réellement la précarité, leur point de vue sur la chose est plus qu’important, car ils sont en contact direct avec cette réalité sociale qu’est celle du marché du travail et des mutations qu’il subit.

Lorsque Lydia Arsenault et Isabelle Couture, des citoyennes comme vous et moi, nous disent comment elles sont affectées par cette transformation du marché du travail et comment elles en vivent les impacts, il est difficile de remettre en question leurs propos. Malgré toutes les définitions sociologiques que l’on pourrait proposer à propos de la précarité, il n’en reste pas moins qu’il y a actuellement le passage effectif d’une société de travailleurs salariés à une société de travailleurs à contrat, ou à leur propre compte, ou dans des emplois à salaire minimum, d’où le glissement du salariat au précariat. Certes, il est possible d’affirmer que les gens qui œuvrent dans le domaine des hautes technologies changent périodiquement d’emploi et qu’il s’agirait là d’un précariat. Certes, il est possible d’affirmer que les gens œuvrant dans le domaine des arts et de la culture sont des habitués des situations précaires, et qu’ils savent composer avec cette situation.

Cependant, lorsque les gens du secteur des hautes technologies changent régulièrement d’emploi, tout en conservant un revenu d’emploi supérieur à la moyenne, ce n’est pas du précariat, mais du salariat (un autre employeur verse un salaire). Quelle serait donc une définition adéquate du mot « précariat » ? En voici une : « Toute situation salariale diminuant de façon marquée le pouvoir d’achat d’un individu doit être considérée comme du précariat. » Autrement dit, le précariat n’est pas le fait de ne pas recevoir un salaire, mais a tout à voir avec le fait d’avoir des revenus insuffisants qui placent l’individu dans une situation précaire, autant économique que sociale. Au total, la prise de position que me permet de faire ce documentaire, avec les témoignages d’intervenants de qualité, c’est que la précarité gagne du terrain jour après jour, et qu’il faut cesser d’en faire un discours déconnecté de la réalité. Il y a des gens qui sont affectés par la précarité, et il ne s’agit pas d’un cas de figure universitaire, mais bien d’une réalité qui se vit au ras des pâquerettes.

Morale de l’affaire, ne jamais écouter les autres, si vous faites un documentaire…

© Pierre Fraser (Ph. D.) / sociologue et cinéaste