Réaliser un documentaire de type « cause sociale » est parfois une aventure en soit, surtout si vous procédez en mode sociofinancement.

Certes, le sociofinancement est une façon intéressante de financer un projet. Nul besoin de rencontrer son gérant de banque, d’hypothéquer sa maison, de dilapider ses économies, ou de faire une demande de subvention gouvernementale, ou de demander des crédits d’impôt – toutes ces choses qui grugent votre temps et votre énergie.

Cependant, le sociofinancement vient généralement avec des ficelles parfois solidement attachées qui limitent en partie votre créativité et le point de vue que vous souhaitez développer et exposer, surtout si vous abordez des sujets de type « cause sociale ». Il faut en être conscient.

Par exemple, si vous êtes l’un de ces réalisateurs qui privilégient différents point de vue par rapport à un sujet donné, tout documentaire qui touchera aux questions d’environnement ou à des questions d’enjeux sociaux risque parfois d’être noyauté par certaines idéologies. J’ai vécu l’expérience à deux reprises avec le documentaire de type « cause sociale ». Que se passe-t-il dans de telles situations ?

Tout d’abord, les gens qui contribuent par sociofinancement à un projet de documentaire de type « cause sociale » se fondent sur leurs idées préconçues pour se faire une idée ; ils pensent que le documentaire sera à l’aune de leur idéologie. Ce faisant, une fois le documentaire libéré dans le grand public, certains contributeurs crieront à la trahison tout comme à la prise de position idéologique de la part du réalisateur. Certains iront jusqu’à dire qu’ils n’ont pas payé pour que le réalisateur présente son seul point de vue, et d’autres iront même jusqu’à demander un remboursement. L’ironie, dans ce type de comportement, c’est qu’ils accusent le réalisateur de présenter son seul point, alors qu’eux-mêmes ne voudraient y voir que leur propre point de vue. Désolé, mais le sociologue et chercheur que je suis ne peut s’en tenir à une telle approche ; tous les points de vue doivent être présentés.

Première leçon à tirer
Le synopsis doit être le plus clair et le plus transparent possible et ne doit laisser place à aucune interprétation, afin d’éviter tout qui proquo.

Souvent, quand je travaille à un projet de documentaire, j’explore différentes avenues et je publie sur mon site le résultat de mes recherches. Cette façon de procéder est une porte grande ouverte aux pressions de différentes personnes que l’on peut qualifier de Social Justice Warrior (SJW). Ne jamais oublier que les activistes et les militants d’une quelconque cause sont des gens extrêmement engagés, très politisés, et parfois intolérants à certaines idées qui viendraient contredire leur point de vue. Ils parlent fort et ont la conviction d’être porteurs d’une grande cause. Pourtant, certains se pensent les gens les plus tolérants en ce bas monde… Seconde ironie, lorsque vous entendez ces gens dire « Nous sommes pour une pluralité de points de vue », il s’agit là d’une stratégie discursive pour mieux noyer le poisson et laisser paraître à tous qu’ils sont tolérants.

Ce faisant, à trois reprises, il m’a été intimé de retirer des articles qui pourraient nuire à leurs causes. Et l’intimation vient d’autant plus rapidement que les personnes en question sont la plupart du temps des gens que vous avez généralement rencontré lors d’autres tournages. C’est un peu comme si ces derniers, parce qu’ils vous connaissent, pensent que vous pensez comme eux. Et c’est justement là où le bât blesse, car ils peuvent porter atteinte à votre crédibilité si vous ne reculez pas sur vos positions. Et s’ils considèrent que vous devez être considéré comme personna non grata, ce n’est qu’une question de minutes avant que tous les groupes de pression de votre milieu se mobilisent contre vous. Et là, c’en est peut-être fini de votre capacité à chercher du sociofinancement pour vos prochains projets de type « cause sociale ». Esr-ce vraiment le cas ?

Deuxième leçon à tirer
Aussi paradoxale que la chose puisse paraître, même si ça peut nuire à votre crédibilité et à votre réputation, il ne faut jamais céder à ces intimations, car y céder démontre à la face de tous que l’on peut vous faire plier.

Certes une campagne de diffamation est loin d’être agréable, mais elle a aussi le pouvoir de montrer à tous les autres que vous avez une colonne vertébrale. Ce qui importe, c’est de se tenir debout, malgré toutes les controverses.  Dans ce monde où nous vivons, où les groupes de pression tentent de plus en plus de tout soumettre à leur propre agenda, où les médias de masse sont critiqués pour leurs « analyses tendancieuses », se tenir debout face à ces derniers est la meilleure chose qui puisse vous arriver.

Si vous avez la possibilité de le faire, réalisez un documentaire de type « cause sociale » à vos propres frais et ne vous autocensurez pas. En procédant ainsi, vous établirez de façon claire et sans équivoque à quelle enseigne vous logez. Actuellement, je suis en train de préparer un documentaire concernant les banques alimentaires et tous les points de vues seront abordés, même si certaines personnes de ce milieu risquent parfois d’être offusquées. C’est ça mettre sa peau en jeu et se tenir debout en fonction de l’objectivité et non d’une idéologie.

Troisième leçon à tirer
Tout documentaire de type « cause sociale » que vous désirez réaliser devrait être fait à partir de votre propre budget.

Pourquoi ? Parce que si vous ne le faites pas, vous serez inévitablement contraint à certaines obligations, sans compter que le trame narrative de votre documentaire risque d’être noyautée par une certaine idéologie. Soit vous vous tenez debout, soit vous plier.

Quatrième leçon à tirer
Il faut être conscient que ce ne sont pas toutes les causes sociales qui sont susceptibles d’être noyautées par des groupes de pression.

Il s’agit souvent là de causes qui sont susceptibles de faire l’objet d’un documentaire, tellement l’impact social est important dans un milieu donné. Et la distinction est ici importante, dans un milieu donné. En fait, ces situations sont tellement localisées, qu’elles font rarement l’objet d’un accaparement idéologique. Par exemple, je travaille sur un documentaire qui traite de la fermeture d’églises au Québec, car chaque fermeture a un impact direct sur le milieu de vie de plusieurs personnes. Concrètement, la fermeture des églises ne mobilisera jamais les idéologues de ce monde. En fait, c’est le genre de documentaire qui a une certaine portée dans la vie réelle, celle qui se vit au quotidien et au ras des pâquerettes.

Une solution
Pour le moment, plutôt que de passer par le sociofinancement pour financer mes documentaires de type « cause sociale », j’ai trouvé une solution élégante. Je m’associe à des groupes de recherche universitaires afin de réaliser des documentaires sur des sujets bien précis. En procédant ainsi, je m’assure d’avoir plusieurs points de vue objectifs sur le sujet, car les chercheurs ont cette tendance naturelle à l’objectivité, crédibilité scientifique oblige. À ma décharge, il va sans dire que j’ai de la facilité à entrer dans ce milieu, car j’ai un doctorat en sociologie, mais pas le poste de professeur si payant ! En obtenant ainsi du financement par une autre voie, je peux réaliser et produire des documentaires qui font des brèches dans les murs idéologiques.

© Pierre Fraser, 2019