►  Texte exploratoire pour le documentaire « Êtes-vous employable ? »

La notion d’employabilité est définitivement l’allié par excellence d’une société axée sur la consommation. Si on a parfois dit que le salariat est une douce forme d’esclavage, parce que l’individu dépend entièrement d’un salaire qu’il obtient en échange de sa force de travail, désormais, avec la notion d’employabilité, cet esclavage disparaît, car il est impossible d’être esclave de soi-même, puisqu’il suffit de travailler à être employable ― on devient en quelque sorte son propre employeur.

Donc, du moment que l’individu s’assure constamment de son employabilité, et qu’il sait la mettre en valeur et la faire fructifier, l’employeur n’est plus ce maître qu’il a toujours été, mais devient plutôt un accompagnateur dans la démarche d’employabilité de l’individu. Ainsi, l’employeur ne verse plus un salaire, mais plutôt une rémunération à un individu qui a réussi à démontrer son employabilité. Autrement, dans des marchés mondialisés de plus en plus tendus et constamment à la limite de l’implosion, comment l’employeur peut-il garantir la sécurité d’emploi à ses employés si le carnet de commandes s’amenuise de plus en plus ? Un bref retour dans le passé s’impose.

Certains pays, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ont mis en place des programmes d’assurance-chômage pour aider les travailleurs pendant cette période de transition entre deux emplois.

Cependant, comme ces programmes sont de plus en plus remis en question, et qu’ils sont devenus entre-temps des programmes d’assurance-emploi beaucoup moins généreux que les précédents, une certaine forme de sécurité financière entre deux emplois n’est plus du tout garantie.

Malgré tout, et malgré tous les discours de la gauche à propos de l’exploitation du travailleur, ou de tous les discours de la droite qui désirent reporter tout le fardeau de la responsabilité sur l’individu s’il ne réussit pas, il faut se rendre à une bête évidence : les mesures socialisantes proposées par le New Deal de Roosevelt, tout comme le filet de sécurité sociale à l’échelle d’une nation, tout comme la baisse des inégalités sociales depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’en 1973 (choc pétrolier), n’auront été qu’un hoquet de l’histoire.

Avec la déréglementation tous azimuts de l’époque Thatcher-Reagan au cours des années 1980, et avec la montée en puissance des entreprises de haute technologie de la Silicon Valley depuis cette époque, on assiste tout simplement à un retour du balancier. C’est-à-dire, au retour d’une réduction du filet de sécurité sociale où l’individu doit se prendre en mains. Il ne s’agit pas ici d’être de gauche ou de droite, mais de porter un bête constat, et peut-être même de proférer une énormité : la notion même de l’individu autonome n’est pas arrivée avec la mondialisation des marchés et le néolibéralisme, elle fait tout simplement un retour après 60 ans d’une quasi-absence.

Il ne faut pas chercher midi à quatorze heures pour comprendre pourquoi les rayons des librairies sont en bonne partie occupés par des livres de croissance personnelle ; c’est l’époque qui le veut, c’est le retour du balancier qui l’exige. De là, quelques milliers de coachs de vie qui tentent de mettre sous perfusion de bonheur des centaines de milliers de gens.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue et sociocinéaste, 2019