De la nullité de plusieurs débats sociaux

Claude Lévi-Strauss disait, « Plus on se voue à l’ethnologie, plus on prend sur l’histoire de sa propre société un regard assez distancié et on se rend compte que des choses essentielles et dramatiques dans le présent ne compteront pas beaucoup dans la perspective de plusieurs siècles. »

Pour le sociologue que je suis, plus je me voue à la sociologie, et particulièrement à la sociologie de terrain, plus je me distancie de tous ces débats qui n’auront plus aucun écho dans 6 mois, voire dans 1 an. Parler de l’habillement d’une députée à l’Assemblée nationale, parler d’une micro-brasserie qui aurait réinventé la bière, parler d’un entrepreneur et de ses motivations qui l’ont conduit à la réussite, parler du maire d’une ville qui a commis une fraude, parler de la corruption des politiciens, sont tous des sujets voués au moulin à viande des chaines d’information en continu et des médias de masse.

Si on parle encore de Claude Lévi-Strauss aujourd’hui, c’est sans doute parce que sa quête scientifique et aride a de longue date reçu sa récompense. Celle d’avoir su toucher le point où les querelles d’un moment donné s’effondrent de nullité face à des réalités plus intemporelles.

Et parlant de réalités intemporelles, il y en a qui sont incontournables. Par exemple, l’exclusion sociale, la stigmatisation, la pauvreté, la richesse, la maladie, le multiculturalisme (chose éminemment détestable), le progrès (science, technologie, intelligence artificielle), le travail et l’emploi (précarité et déclassement), la faim dans les sociétés d’abondance, l’art et la culture, autrement dit, tout ce qui fait du lien social et le constitue, sont des sujets intemporels.

C’est la raison pour laquelle je fais des documentaires qui sont en lien direct avec ces sujets. Pourquoi ? Parce que la plus grande force d’un documentaire est de ne quasi servir à rien. Ce que j’ai constaté, c’est que lorsque l’on fait un documentaire à propos de l’un de ces sujets, dans la plupart des cas, la situation dénoncée, dans 5 ou dans 10 ans, ce sera soit détériorée, soit demeurée la même, soit ce sera légèrement améliorée. Le documentaire a une portée très limitée dans son action. Aucun documentaire n’est à date parvenu à entraîner un changement drastique à propos d’une quelconque situation.

Donc, pourquoi est-ce que je fais des documentaires ? Pour la même raison qu’un romancier écrit, qu’un philosophe fait de la philosophie, ou qu’un biologiste et un généticien cherchent les causes d’une maladie. C’est le cumul de toutes ces petites choses qui font en sorte que, un jour, il y a des revirements de situations et que les choses changent parfois pour le mieux, et ce, à petites doses qui se distillent au quotidien dans la vie de chacun d’entre nous.

Cependant, il y a de ces phénomènes qui ont la capacité de transformer en profondeur des sociétés entières. Actuellement, trois disciplines disposent de cette capacité : l’intelligence artificielle, les nanotechnologies, et les biotechnologies. À la convergence de ces trois disciplines, c’est toute notre conception de la société qui sera bouleversée, et Photo|Société tient à être aux premières loges pour rendre compte de ce phénomène qui s’agite actuellement sous nos yeux.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue et sociocinéaste, 2019