Chaque jour, environ 100 personnes meurent dans des accidents de voiture sur les routes américaines. Toutefois, l’empressement des fonctionnaires dépasse de loin la mesure à laquelle le public considère qu’il s’agit là d’un problème grave, et surestime la volonté du public de voir ses habitudes de conduite radicalement modifiées. Comme tous ceux qui participent à des études sur la technologie et la société en sont venus à le comprendre, imposer une solution technique à un public sceptique peut provoquer un retour susceptible de faire reculer la cause indéfiniment. Par exemple, le contrecoup de l’énergie nucléaire et des organismes génétiquement modifiés est éloquent des problèmes qui découlent de la précipitation de la technologie face aux craintes du public. La sécurité publique sur les routes est trop importante pour qu’il y ait un risque de réaction négative de la part des consommateurs.

Peut-être faudrait-il que les gouvernements et les consommateurs adoptent une approche plus mesurée et progressive pour atteindre une autonomie complète. Au départ, mettre l’accent sur les technologies qui peuvent aider les conducteurs humains – plutôt que sur la capacité des voitures à se conduire elles-mêmes – retardera quelque peu le jour où toutes ces vies seront sauvées sur les routes de tous les pays. Cependant, cette approche permettra immédiatement de sauver des vies et évitera probablement le rejet massif de cette nouvelle technologie.

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En général, la plupart des gens sont indifférents à ce que les fonctionnaires et les défenseurs de la sécurité considèrent comme un problème grave. Ils réagissent avec horreur à la mort de quelques dizaines de passagers dans un accident d’avion relativement peu fréquent, mais ne pensent guère aux 100 vies perdues chaque jour au volant. Les avantages de la conduite automobile, comme la liberté et la commodité personnelles, évacuent les craintes. En fait, la plupart des gens croient que leurs compétences de conduite sont meilleures que la moyenne, ce qui les rend plus susceptibles de penser qu’ils éviteront les tragédies qui frappent les autres.

Conséquemment, l’incitation à la conduite autonome sur la base d’une sécurité accrue est une solution à une situation que le public ne considère pas comme un problème grave. Nous savons, d’après les études du psychologue Paul Slovic, que le public est souvent mal à l’aise avec les nouvelles technologies qui cèdent le contrôle humain aux machines. C’est particulièrement vrai lorsque les avantages des technologies sont claironnées avec force et ardeur, alors que la réalité ne semble pas être conforme à ces attentes. À moins que l’automobilisme ne permette de réduire considérablement le nombre de décès, le public pourrait demeurer sceptique.

En fait, les sondages montrent que le public est loin d’être convaincu des avantages des véhicules autonomes sur le plan de la sécurité. Un sondage réalisé par le Pew Research Center a révélé que plus de la moitié de la population américaine s’inquiéterait de rouler dans un véhicule autonome en raison de préoccupations liées à la sécurité et au manque de contrôle.

Une autre enquête a révélé que seulement 15 % des gens préféreraient les véhicules autonomes aux voitures traditionnelles à propulsion humaine. Il est vrai que certains groupes (les hommes, les personnes plus instruites et les moins de 45 ans) sont moins inquiets que d’autres, mais ces différences d’opinion sont moins importantes que l’opinion publique en général. En dehors de la simple peur d’être dans ces véhicules sans possibilité de contrôle, une grande partie du public américain savoure toujours les plaisirs de la conduite automobile.

Les craintes du public peuvent s’apaiser au fur et à mesure que les gens se familiarisent avec la conduite automobile, mais cette expérience doit être acquise progressivement au fil du temps. Le gouffre mental entre le contrôle total du véhicule et l’absence totale de contrôle est énorme. Les défenseurs des consommateurs avertissent déjà les fonctionnaires que les lois et les règles fédérales conçues pour accélérer le mouvement vers l’autonomie sont trop permissives et risquent de déclencher une réaction négative de la part du public.

Un flot constant d’accidents, graves et mineurs, ne ferait que renforcer les craintes du public quant à la sécurité des voitures autonomes. Les médias, sensibles à ces craintes, seront avides de crier à la trahison lorsqu’il y aura une contradiction entre ces accidents et la logique de la technologie qui a promis de les réduire. Et les politiciens, désireux d’être perçus comme des protecteurs de la santé publique, sauront jouer sur cette corde sensible.

Pour éviter les réactions négatives ou excessives du public, l’industrie automobile et les gouvernements ne devraient pas se précipiter vers la voiture autonome, mais plutôt s’orienter vers le déploiement de voitures semi-autonomes. L’industrie peut faire encore beaucoup en matière de technologie de pointe pour aider les conducteurs. Des innovations telles que le régulateur de vitesse adaptatif et le freinage d’urgence automatique bénéficient déjà d’un soutien considérable de la part du public et contribueront à l’acclimatation du public à des stades plus avancés d’autonomie du côté de l’automobile.

Les gouvernements et l’industrie ont raison d’investir dans des technologies qui peuvent contribuer à l’autonomie des véhicules. Mais plutôt que de s’empresser à mettre sur les routes des voitures autonomes, ils devraient plutôt en ralentir le déploiement à un rythme auquel le public peut s’adapter. De cette façon, les avantages en matière de sécurité seront réels et durables.

© Jack Barkenbus, 2019