Les cahiers du corps

En 1995, l’American Health Foundation déclare que boire dix tasses de thé vert par jour fournit la quantité quotidienne requise d’antioxydants[1].

En fait, de simple breuvage, le thé vert est devenu, en se basant sur une multitude d’études scientifiques, une boisson aux propriétés curatives et thérapeutiques. Partant de là, le thé vert pourrait combattre le cancer[2], réduire la pression artérielle[3], éliminer les radicaux libres[4], abaisser le taux de mauvais cholestérol[5], soulager l’asthme[6], conduire à la perte de poids[7], réduire les infections[8], contrôler l’athérosclérose[9]. Ici, l’efficacité des solutions passe par l’autorité scientifique des études proposées auprès des préventionnistes et des nutritionnistes.

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Lorsque le biochimiste Richard Béliveau[10] affirme que « parmi toutes les catéchines présentes dans le thé vert, l’une joue un rôle primordial dans l’action anticancéreuse de cette boisson, l’épigallocatéchine-3-gallate, possède la plus forte activité anticancéreuse et bloque également la capacité des tumeurs à provoquer l’angiogenèse, c’est-à-dire la formation d’un nouveau réseau de vaisseaux sanguins essentiel à leur croissance[11] », toutes les conditions sont réunies — crédibilité scientifique, publications (livres et chroniques), émission de télévision — pour étayer ses dires.

Conséquemment, les gens sont non seulement amenés à croire dans les capacités curatives du thé vert, mais le thé vert devient un puissant symbole de santé. Il s’établit dès lors une relation entre le symbole et la chose symbolisée, à savoir que l’individu qui boit du thé vert se pense, dans une certaine mesure, à l’abri des maladies que les scientifiques ont identifiées. Le consommateur de thé vert acquiert alors la « conviction » qu’il a adopté un comportement sain.

© Pierre Fraser, 2016

Références
[1] American Health Foundation (1995), « Exploring the chemopreventive properties of tea, primary care and cancer », American Health Foundation Update, vol. 15, n° 2, p. 30-31.

[2] « […] En buvant quotidiennement du thé vert, vous soumettez donc votre corps à des doses D’ECGD suffisantes pour bloquer la progression de microtumeurs en cancers virulents ! […] De nombreuses études scientifiques suggèrent que la consommation régulière de thé vert joue un rôle important dans la réduction du risque de développer plusieurs cancers, notamment ceux de la prostate, de la vessie, de l’estomac ainsi que du sein (Béliveau, 2005 : 25 novembre, 51). »

[3] Holmes, E., Loo, R. L., Stamler, J. et al. (2008), « Human metabolic phenotype diversity and its association with diet and blood pressure », Nature, vol. 453, p. 396-400.

[4] Blot, W., Li J., Lot, W., Taylor P. (1993), « Nutrition intervention trials in Linxian, China : supplementation with specific vita-min/mineral combinations, cancer incidence, and disease – specific mortality in the general population », Journal of National Cancer Institute, vol. 85, p. 1483-1491.

[5] Teddy, T. C., Koo, Y., Koo, M. (2000), « Chinese green tea lowers cholesterol level through an increase in fecal lipid excretion », Life Sciences, vol. 66, n° 5, p. 41-43.

[6] Donà, M., Dell’Aica, I., Calabrese, F., et al. (2003), « Neutrophil Restraint by Green Tea: Inhibition of Inflammation, Associated Angiogenesis, and Pulmonary Fibrosis », The Journal of Immunology, vol. 170, p. 4335-4341.

[7] Westerterp-Plantega, M. S., Lejeune, M., Kovacs, E. (2005), « Body Weight Loss and Weight Maintenance in Relation to Habitual Caffeine Intake and Green Tea Supplementation », Obesity Research, vol. 13, p. 1195–1204.

[8] Weber, J.M., Imbeault, L., Ruzindana-Umunayana, A., Sircar, S. (2003), « Inhibition of adenovirus infection and adenain by green tea catechins », Antiviral Research, vol. 58, n° 2, p. 167–173.

[9] Sasazuki, S., Kodama, H., Yoshimasu, K., et als (2000), « Relation between Green Tea Consumption and the Severity of Coronary Atherosclerosis among Japanese Men and Women », Annals of Epidemiology, vol. 10, n° 6, p. 401–408.

[10] Richard Béliveau, docteur en biochimie, directeur du laboratoire de Médecine moléculaire, chercheur au service de neurochirurgie de l’Hôpital Notre-Dame de Montréal, et auteur du livre à succès intitulé « Les aliments contre le cancer (Béliveau, 2005) » traduit en plusieurs langues. Ici, les conditions de base sont réunies pour faire en sorte que le docteur Béliveau devienne une figure d’autorité en matière de propriétés anticancer du thé vert. Dès lors, préventionnistes et nutritionnistes sont fondés dans leur démarche de croire dans les dires du docteur Béliveau.

[11] Béliveau, R. (2005), Boire du thé vert pour prévenir le cancer, Le Journal de Montréal, 25 novembre, p. 51.