Impacts sociaux

Il a longtemps été considéré que les médias de masse étaient ce quatrième pouvoir qui faisait contrepoids aux pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Il semblerait bien que ce pouvoir, en dehors du journalisme d’enquête, ne soit plus aussi efficace qu’il ne le fut au cours des 150 dernières années.

En remettant entre les mains de chaque citoyen, par le truchement des technologies numériques, la capacité de publier et de diffuser de l’information à un coût quasi nul, plusieurs ont cru qu’une partie de ce pouvoir autrefois détenu par les médias de masse serait transféré aux citoyens. Quelle naïveté !

En fait, l’incarnation du quatrième pouvoir est désormais détenu par les géants de la Silicon Valley. Cette fois-ci, le quatrième pouvoir n’a pas pour vocation à faire contrepoids aux pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Il a essentiellement pour vocation à se substituer graduellement à ces pouvoirs en développant de plus en plus de technologies collectant toujours de plus en plus de données concernant chaque citoyen. Graduellement, et sans coup férir, les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire s’aligneront tout en douceur sur les objectifs des entreprises de haute technologie. Comment tout ça est-il devenu possible ?

C’est avec l’arrivée des technologies numériques et de l’information, avec IBM dans les années 1960, avec l’invention du microprocesseur dans les années 1970, et avec la montée de l’ordinateur personnel au début des années 1980, que la donne a changé et que les nerds, les geeks et les hackers se sont progressivement installés.

D’une part, Steve Jobs et Bill Gates, à eux seuls, en rendant accessible à tous l’ordinateur personnel, ont systématiquement renversé le rapport de la relation à l’objet et l’information. D’autre part, les sociétés Intel, Motorola et AMD, avec leurs microprocesseurs toujours de plus en plus performants, toujours de plus en plus puissants, ont accéléré une logique qui était déjà à l’œuvre depuis les débuts de la Révolution industrielle : le progrès technologique ou l’obsolescence technologique, c’est selon.

La fibre optique — la possibilité de transporter de la lumière le long de fines fibres de verre —, au milieu des années 1980, a supporté le déploiement de cette révolution technologique, tout en n’oubliant pas que cette fibre optique est elle-même le fruit de la convergence de différentes technologies : fibroscope, laser, technologies du verre. Au milieu des années 1990, Internet s’est déployé à la vitesse grand V et a investi l’ensemble de l’activité économique. Et c’est là où nous aurions dû commencer à nous inquiéter…

C’est à la jonction et à la convergence de toutes ces technologies qu’informaticiens, techniciens, ingénieurs, inventeurs et investisseurs ont établi un nouveau pouvoir : celui des technologies numériques sur l’information. Non seulement ont-ils établi ce nouveau pouvoir, mais ils ont aussi établi une toute nouvelle élite, l’élite technologique, celle qui est en mesure de faire prévaloir les technologies comme solution aux problèmes de la société au détriment de toutes autres considérations humaines et sociales.

La technologie serait vraisemblablement détentrice de cette capacité à réussir là où ont échoué les vieilles politiques, de cette capacité à faire miroiter un nouvel Avenir radieux.

Cette nouvelle élite, formée de technocrates milliardaires, qui remplace graduellement, mais sûrement, l’ancienne élite des milliardaires détenteurs des grand médias traditionnels, est en passe de reconfigurer nos vies mêmes. Et elle en a déjà bien amorcé le processus.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019