Devenir l’architecte de sa vie et maître de son destin

Impacts sociaux

Alors que, dans la perspective sociale-démocrate, il serait impensable de ne pas soutenir financièrement les plus démunis de la société, à l’inverse, pour les Américains, l’aide fédérale saupoudrée aux pauvres fait craindre que celle-ci ne sape leur confiance et les rendent dépendants de l’aide publique.

Dans la foulée du délestage étatique progressif proposé par le néolibéralisme depuis 1985, l’égalité des conditions collectives d’autonomisation a subi certains assauts sous la pression de la logique marchande. Conséquemment, les responsabilités jusque-là assumées par l’État ont en partie été transférées vers l’individu. Depuis 1985, la tendance est à une augmentation de l’autonomisation de l’individu. Autrement dit, l’augmentation de la charge des capacités individuelles pour faire face à l’emprise des mécanismes du marché à l’ensemble de la vie a graduellement amené l’individu à devenir de plus en plus autonome ; c’est la vie liquide.

Dans une société abandonnée à la prédation du capital, de la finance, de l’économie et de l’Ordre marchand, devenir l’architecte de sa vie est un impératif. Devenir l’architecte de sa vie c’est aussi s’enrichir de sa propre plénitude : « ce que l’on voit, ce que l’on veut, on le voit gonflé, serré, vigoureux, surchargé de force. L’homme ainsi conditionné transforme les choses jusqu’à ce qu’elles reflètent sa puissance, — jusqu’à ce qu’elles deviennent des reflets de sa perfection. Cette transformation forcée, cette transformation en ce qui est parfait, c’est — de l’art[1]. »

Devenir l’architecte de sa vie, c’est accéder au plus haut sentiment de puissance qui puisse exister. Devenir l’architecte de sa vie c’est l’art avec un grand A, le grand art. C’est trouver « son expression dans ce qui est de grand style. La puissance qui n’a plus besoin de démonstration ; qui dédaigne de plaire ; qui répond difficilement ; qui ne sent pas de témoin autour d’elle ; qui, sans en avoir conscience, vit des objections qu’on fait contre elle ; qui repose sur soi-même, fatalement, une loi parmi les lois : c’est là ce qui parle de soi en grand style[2]. » Devenir l’architecte de sa vie, c’est « le sentiment du plaisir courageux que suscite le vouloir[3]. »

Et qui est donc ce moi liquide ? Il s’agit tout bêtement de l’individu obligé d’être maître de son destin, architecte de sa vie et entrepreneur de lui-même, qui doit exiger non seulement moins de prestations de l’État, mais qui doit également totalement assumer ce qui est susceptible de l’affecter tout au cours de sa vie ― perte d’emploi, fermeture d’usine, délocalisation d’entreprise, krach financier, maladie ―, même si ce qui l’affecte est tout à fait hors de son contrôle.

Dit autrement, le moi liquide est autonome, totalement responsable de ce qui lui arrive, même s’il ne l’a pas voulu, constamment en situation de précarité, qu’il s’agisse de son emploi, de ses revenus, de son identité et de son état de santé.

© Pierre Fraser, 2019

Références
[1] Nietzsche, F. W., Par-delà bien et mal, § I.19.

[2] Idem., § I.19.

[3] Idem., § VI.208.

 

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