Impacts sociaux

La notion d’employabilité est définitivement l’allié par excellence d’une société axée sur la consommation. Si on a parfois dit que le salariat est une douce forme d’esclavage, parce que l’individu dépend entièrement d’un salaire qu’il obtient en échange de sa force de travail, désormais, avec la notion d’employabilité, cet esclavage disparaît, car il est impossible d’être esclave de soi-même, puisqu’il suffit de travailler à être employable ― on devient son propre employeur.

Donc, du moment que l’individu s’assure constamment de son employabilité, et qu’il sait la mettre en valeur et la faire fructifier, l’employeur n’est plus ce maître qu’il a toujours été, mais devient plutôt un accompagnateur dans la démarche d’employabilité de l’individu. Ainsi, l’employeur ne verse plus un salaire, mais plutôt une rémunération à un individu qui a réussi à démontrer son employabilité.

Et quand on y regarde le moindrement de près, le mot employabilité fait partie de ces mots que l’on dit positifs, c’est-à-dire qu’ils empêchent de penser et incitent essentiellement à l’action (Herbert Marcuse). Par exemple, l’expression sécurité d’emploi met totalement en cause l’employeur, alors que le mot employabilité met totalement en cause l’employé. Autre exemple, on ne dit plus d’une personne qu’elle est pauvre, mais qu’elle est défavorisée. La personne pauvre est un sous-produit du système, une personne exploitée par un système qui exploite, alors que la personne défavorisée n’est en rien exploitée ; elle n’a tout simplement pas eu de chance dans la vie, elle n’a pas eu la possibilité de saisir les opportunités qui s’offraient à elle pour conserver ou améliorer son employabilité. Conséquemment, le travailleur est confronté à un fort sentiment de responsabilité individuelle face à son avenir, et s’il ne réussit pas, il doit en prendre tout le blâme, car il n’a pas su demeurer employable.

© Pierre Fraser, 2019