Ce texte est tiré du livre Un robot veut occuper mon emploi

Tous admettent sans problème que, depuis les trente dernières années, les technologiques numériques ont investi les moindres recoins de nos vies et de l’économie. À première vue, il serait plausible de penser que nous sommes passés vers une société où les emplois à haute valeur ajoutée et hautement cognitifs sont devenus la norme, mais ce n’est pas du tout le cas. En fait, 80 % des emplois qui existaient en 1914 sont des emplois qui existent encore et toujours aujourd’hui. Par exemple, des 35 premiers secteurs d’activité économique qui occupent aujourd’hui la moitié de tous les travailleurs américains, seulement l’un d’entre eux est réellement nouveau : l’informatique. Et de tous les emplois liés au secteur de l’informatique, ceux-ci ne représentent en définitive que 8 % de tous les emplois en sol américain[1].

Selon plusieurs chercheurs, les 10 professions qui emploient plus de 25 % des travailleurs américains aujourd’hui— vendeurs au détail, secrétaires, travailleurs de la restauration rapide, manœuvres, caissiers, concierges, commis de bureau, chauffeurs, infirmières — sont susceptibles d’être affectées par l’arrivée de systèmes intelligents qui mettront ces mêmes emplois à risque[2]. Il n’y qu’à voir comment la restauration rapide a installé des bornes interactives de commande tout en réduisant le nombre de caissiers, comment le camion de livraison autonome a commencé à faire son entrée, comment les caisses en libre-service chez Wal-Mart et dans les supermarchés ont supprimé des emplois de caissiers, comment les services bancaires ont été automatisés, comment les entrepôts d’Amazon et autres grandes entreprises ont largement été automatisés, etc. L’absorption technologique est donc bien réelle.

Il est indéniable que de nouvelles entreprises et de nouveaux emplois seront créés à l’avenir. La question est dorénavant de savoir si ces entreprises qui créeront de nouveaux emplois ressembleront plus à GM et Wal-Mart qu’à Facebook, qui arrive à desservir plus d’un milliard de personnes avec seulement 8 000 employés, ou à WhatsApp qui gère 500 millions de clients avec moins de 20 employés. Et il y a fort à parier que Facebook, Google et Amazon réduiront d’autant leurs effectifs humains au cours des prochaines années, du moment que l’intelligence artificielle suppléera à certains types d’emplois aujourd’hui indispensables.

En partant de l’idée que la technologie (i) possède cette étonnante capacité à devenir à la fois sociale et sociable en intégrant à son fonctionnement l’ensemble des composants de la société, (ii) qu’elle est la mesure efficace en toutes choses, et (iii) que si elle est disponible elle doit nécessairement être utilisée, et en partant également de l’idée (iv) que l’intelligence artificielle de type apprentissage automatisé autonome est avant tout une technologie éminemment efficace en toutes choses, celle-ci dopera les recherches dans tous les secteurs de l’activité économique pour s’y infiltrer et réduire d’autant les emplois disponibles dans ces mêmes secteurs[3].

Si l’intelligence artificielle atteint le degré d’efficacité espéré par les chercheurs et concepteurs, le marché du travail connaîtra un clivage majeur : (i) les gens les plus scolarisés qui auront acquis des compétences hautement cognitives que ne peuvent actuellement combler les systèmes d’intelligence artificielle seront les plus favorisés, et comme la loi de l’offre et de la demande jouera, les salaires seront hautement compétitifs en fonction de la valeur cognitive de chaque individu ; (ii) les gens les moins scolarisés dont les emplois ne peuvent être comblés par des systèmes d’intelligence artificielle n’auront besoin que d’une seule qualification, celle d’être un être humain, et comme la loi de l’offre et de la demande ne pourra pas avoir d’emprise, les salaires resteront au niveau minimum légal autorisé par l’État.

© Pierre Fraser, 2019

Références
[1] United States Department of Labor (2016), op. cit.

[2] United States Department of Labor (2016), op. cit.

[3] Fraser, P. (2018), Intelligence artificielle, l’autonomie technologique, Paris-Québec : Éditions V/F.