En 2018, une tempête de révélations sur la protection des données personnelles conernant Facebook a ébranlé l’image de marque du géant de la technologie en tant qu’entreprise qui « fait le bien ». À l’époque où les enjeux financiers étaient importants pour Facebook, l’entreprise a accordé à plusieurs reprises la priorité à la croissance plutôt qu’à la sécurité de ses 2,2 milliards d’utilisateurs, ont révélé les médias. Les ratés de Facebook ont à juste titre attiré l’attention du monde entier en 2018, et les périls de toutes ces technologies privées prometteuses qui prétendent servir le bien public se sont révélées particulièrement inquiétantes ; et c’est là où se révèle tout le problème en ce qui concerne la notion de  « villes intelligente ».

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Pour rappel, le concept de ville intelligente est né lors de la récession de 2008, lorsque les géants de l’informatique qui dominaient les générations passées, comme IBM et Cisco, se sont précipités dans des hôtels de ville aux budgets serrés, logiciels en main, proposant aux administrateurs des solutions merveilleuses et mirifiques pour gérer l’électricité, l’eau et les systèmes de transport plus rapidement, à moindre coût et avec des idées fondées sur les données. Aujourd’hui, grâce à l’omniprésence des appareils mobiles, bon nombre des solutions intelligentes proposées sur le circuit des expositions et des conférences sont plus connues des consommateurs réguliers que vous pourriez le penser.

Par exemple, Uber et Lyft ont promis de désengorger les routes congestionnées des villes et de réduire les émissions de carbone grâce à des trajets partagés et à la demande. En réalité, ils ont plutôt accru la demande de déplacements par automobile, et à ce titre, les villes ont fait face à l’intensification de la circulation et à la hausse des émissions de gaz à effet de serre. Concrètement, les véhicules de transport en commun ne sont pas la principale source de ces problèmes ; ce sont les voitures individuelles qui en sont la cause.

Tous devraient savoir que la soi-disante économie de partage à la Uber et à la Lyft est construite autour de prix artificiellement bas, subventionnés par les géants du capital-risque. Jusqu’à présent, malgré tous ces trajets partagés par Uber Pool et Lyft Line, ainsi que de nombreux partenariats pilotes avec des sociétés de transport en commun, ce modèle s’est révélé incompatible avec les réseaux de transport plus propres et plus rapides que tout le monde souhaite.

Prenons un autre exemple. Les voitures autonomes s’accompagnent généralement d’une double promesse de l’industrie automobile et de l’industrie technologique : désengorger les villes ; sauver des vies en éliminant tous ces conducteurs humains imparfaits et inattentifs. Désolé de m’en prendre encore à Uber, mais en 2018, l’une de leurs Volvo a frappé et tué un piéton sur une route très éclairée à Tempe en Arizona.

En plus de s’appuyer sur des logiciels problématiques, Uber avait abandonné les essais encadrés pour ses voitures robotisées en faisant travailler seuls leurs conducteurs de remplacement. Essentiellement, cela rendait les conducteurs en question d’autant plus susceptibles d’être victimes des mêmes distractions fatales qui causent des accidents réguliers chaque année, un facteur qui a contribué au meurtre de Tempe.

Cela ne veut pas dire que les véhicules autonomes ne s’amélioreront pas et ne deviendront pas plus sûrs ― ils le feront, et ils le seront sûrement ―, mais l’accident d’Uber a montré à quel point la plupart des acteurs de l’industrie sont loin de remplacer de façon significative la plupart des déplacements en voiture.

Une capture d’écran de la caméra embarquée prise par le véhicule autonome Uber le 18 mars à Tempe. Elaine Herzberg a été tuée lorsque la voiture l’a heurtée.

Cet épisode a également mis en lumière un problème criant : si la voiture ne pouvait pas voir une femme et son vélo sur une route large et bien éclairée, qu’a-t-elle vu au juste ? Dans cet avenir urbain plus « intelligent » de l’automobile autonome, les piétons et les cyclistes devront-ils se conformer aux règles de la voiture et des logiciels pour se déplacer en toute sécurité ?

La mort à Tempe fait également remonter à la surface l’idée du « techno-chauvinisme », c’est-à-dire que la technologie n’est pas la solution miracle à des problèmes sociaux incroyablement complexes, qui pourraient en fait être mieux traités par des solutions de rechange moins techniques. Les voitures autonomes peuvent être commercialisées comme un moyen d’éliminer les accidents mortels de la route, mais il existe d’autres façons de procéder qui n’incluent pas l’automatisation.

Cet accident mortel a donc mis en lumière quelques possibilités, notamment la nécessité de concevoir des rues plus sûres avec plus de passages pour piétons, plus de voies cyclables et de trottoirs, et de meilleures mesures de protection pour prévenir les erreurs des logiciels intelligents embarqués dans les voitures autonomes.

Enfin, 2018, a vu l’élaboration d’un projet de ville intelligente piloté par Alphabet (société mère de Google) avec la construction du quartier Sidewalk Labs à Toronto. Il s’agit de construire, à partir des technologies propres à Internet, une ville intelligente : des bâtiments préfabriqués dotés de systèmes énergétiques très efficaces, une chaussée et des trottoirs équipés de capteurs qui détectent les charges de circulation et la neige fondante, des navettes et des réseaux de fret autonomes. Sous tout cela se cache une « couche numérique » qui recueille les données dans les espaces publics et privés et les transmet à un système centralisé.

En partenariat avec un organisme de développement sans but lucratif nommé par le gouvernement, Sidewalk Labs a promis un processus transparent d’engagement communautaire tout au long de cette première année de planification du projet. Mais ce qui s’est passé à Toronto ―sur fond de révélations importantes sur la protection des données personnelles sur Facebook et Google, sans parler des atteintes à la protection des données chez Marriott, Panera, Lord and Taylor et d’innombrables autres entreprises ― comprenait un aspect fondamental qui n’a pas été divulgué :  le manque de transparence de l’entreprise sur ses plans concernant l’utilisation des données.

ll faut également mentionner que des séries de démissions de conseillers de projet, et plus récemment, une vérification gouvernementale de Waterfront Toronto (le mandataire du gouvernement), a entraîné le congédiement de trois dirigeants clés et soulevé de graves préoccupations quant à la mesure dans laquelle le contrôle avait été cédé à la société fille Google. À l’heure actuelle, le projet semble susciter plus de discussions sur la façon de ne pas construire une ville plus intelligente que l’inverse.

Cependant, le blâme n’est pas seulement à être imputé aux entreprises. À Toronto, comme en Arizona, comme dans de nombreuses villes où l’utilisation de la voiture autonome est maintenant la norme, les dirigeants publics ont eu beaucoup de difficulté à travailler avec les acteurs privés ou à les réglementer dans un souci de sécurité, d’efficacité environnementale et de transparence.

Tout ceci commence à changer. Cette année, la ville de New York a imposé un plafond sur les nouveaux véhicules de transport en commun ; Washington, D.C., Chicago et d’autres ont également imposé de nouvelles taxes sur les déplacements qui alimentent les budgets du transport en commun, entre autres choses. L’Arizona a adopté de nouvelles règles de sécurité pour les tests de voitures autonomes, et d’autres États ont pris l’initiative de créer des lois là où il n’y en avait pas auparavant. Mais si certaines parties du pays ont mis en place des mesures de protection de confidentialité des données, le cadre de protection des citoyens contre l’utilisation et l’exposition non désirées des données est, au mieux, fragmentaire, faible comparé aux nouvelles lois européennes sur le PIBR, qui sont d’une grande portée.

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En termes simples, malgré les grandes promesses sociales de l’intelligence artificielle, et même avec de bonnes intentions, les entreprises de haute technologie qui entrent dans l’espace public n’agissent pas toujours en tenant compte des intérêts présumés du public. Elles ne sont pas vraiment censés le faire, car leurs missions sont dictées par les actionnaires et non par l’altruisme et le bien-être des communautés. Toutefois, il n’y a rien de mal à cet état de fait, le rôle fondamental d’une entreprise étant de dégager des profits pour ses actionnaires.

En 2019, dès qu’il est de question de logiciels, d’intelligence artificielle ou de concepts aussi fumeux que celui de ville intelligente, les villes devraient afficher la plus grande des prudences, car, comme en 2008, les entreprises seront au rendez-vous pour vendre toutes sortes de solutions prometteuses. Et comme l’intelligence artificielle a présentement la cote, les promesses d’une ville 2.0 et plus humaine seront inévitablement au rendez-vous.

Photo|Société, 2019