À quoi ressemble une épicerie Amazon’s Cashless Go ? Tout d’abord, les caissiers et les emballeurs humains ont disparu. Le jus et le lait sont distribués en passant votre téléphone sur un capteur. Des préposés humains attendent dans le hall d’entrée pour aider les acheteurs, surtout les nouveaux arrivants confus par l’ensemble du système sans argent liquide. Finalement, Amazon a des employés humains qui préparent la nourriture et stockent les articles.

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Remplacer les files de caisse par des capteurs et les caisses enregistreuses par des iPads pivotants (le shopping sans friction est le terme à employer ici) crée une nouvelle expérience de shopping, qui, Amazon l’espère, l’aidera à recueillir les données des clients pour augmenter ses profits. Les acheteurs paient via leur compte bancaire lié à leur profil Amazon, et chaque achat est enregistré et analysé pour établir un aperçu de leurs comportements et préférences. Un système de caméra sophistiqué ― utilisant la même technologie que celle qui pilote les voitures autonomes ― surveille les mouvements des clients à l’intérieur du magasin. Même ce qu’ils ne font pas est enregistré ; par exemple, les clients, qui prennent un carton de lait et le mettent de côté pour une marque moins chère, pourraient recevoir des coupons-rabais.

Les arguments les plus courants contre le transfert de l’épicerie vers l’infonuagique incluent des pertes d’emplois potentielles pour les caissiers et les emballeurs, mais aussi la cybersécurité et les défaillances informatiques, en particulier lors de catastrophes. Imaginez des douzaines d’acheteurs qui courent à la recherche de capteurs dans les heures qui précèdent les tornades ou les tempêtes d’hiver ― Amazon signale que ses magasins Go peuvent gérer un afflux de clients, jusqu’à concurrence du code incendie.

Un rapport du Royaume-Uni publié en décembre 2018 a également soulevé la question de la surveillance et des abus. Les couples ayant des comptes bancaires partagés peuvent ainsi facilement suivre les achats de l’autre dans une économie sans argent liquide, ce qui pourrait faciliter le harcèlement.

Pourtant, l’argent liquide fait son chemin. Walmart et Tesco évaluent la possibilité d’implanter des magasins similaires. Le populaire restaurant rapide et décontracté Sweetgreen (clientèle milléniale nantie, bobos et hipsters), le détaillant masculin Bonobos (clientèle milléniale nantie) et le salon de coiffure Drybar, ont avisé leurs employés de simplement refuser les gens qui ne peuvent pas payer en ligne. Visa vient d’attribuer à 50 petites entreprises, presque toutes des points de restauration rapide, 10 000 $ chacune pour avoir gagné leur « défi sans argent comptant ».

Les commerces sans argent liquide excluent de facto certaines tranches de la population

Éliminer l’argent liquide rapporte des milliards aux sociétés émettrices de cartes de crédit. Selon le Wall Street Journal, les frais de « balayage de carte » ― une charge d’environ 1 % que les détaillants paient aux banques lorsque les consommateurs paient par carte de crédit ou de débit ― ont rapporté environ 43 milliards de dollars à Visa et Mastercard l’an dernier. Le passage des entreprises à des modèles de paiement sans friction uniquement par carte est un énorme gain d’argent, en particulier dans les endroits où les gens veulent entrer et sortir le plus rapidement possible et où le volume de vente est élevé.

Il s’agit d’une conception rapide et pratique, et les clients ne savent peut-être pas que des milliards de dollars en microcharges invisibles motivent le passage à des magasins tap to pay qui font leur apparition dans leur quartier. Mais si la distinction entre l’argent liquide et l’argent numérique n’est peut-être pas pertinente pour cette nouvelle génération de restaurateurs milléniaux, certains législateurs soutiennent que la conception d’un monde sans sans argent liquide est irrecevable. En novembre 2018, le conseiller municipal de New York, Ritchie Torres, a présenté un projet de loi visant à interdire tous les types de détaillants qui n’acceptent pas l’argent liquide. Des projets de loi semblables ont été présentés à Philadelphie et Washington D. C., tandis que la tentative d’interdiction de Chicago a échoué.

D’une certaine façon, faire d’une carte de paiement (débit ou crédit) une exigence de consommation est analogue à faire de l’identification une exigence pour voter et devient ainsi discriminatoire. Par exemple, aux États-Unis, en 2017, 17 % de tous les ménages noirs et 14 % de tous les ménages hispaniques n’avaient pas de compte bancaire, selon un rapport de la FDIC. Certains ont un crédit médiocre, d’autres travaillent dans des emplois où ils ne sont payés qu’en espèces. L’absence d’argent liquide n’est pas une option pour eux. Tout comme les acheteurs de Go Shoppers ne peuvent aller au-delà du hall d’entrée sans une application et un compte Amazon. Les magasins sans argent liquide créent ainsi des espaces publics qui empêchent les personnes à faible revenu d’entrer. Les non bancarisés ou les non détenteurs de cartes ont deux choix : rejoindre l’économie numérique par le truchement des institutions bancaires traditionnelles ou disparaître de ces nouveaux espaces.

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Il sera intéressant de voir comment une société sans argent liquide aide ou entrave les personnes ayant encore moins de ressources. Prenons l’exemple du projet pilote Greater Change du Royaume-Uni (août 2017), appuyé par la Said Business School de l’Université d’Oxford. Le but du projet pilote était de permettre les dons sans argent liquide aux sans-abri. L’organisme de bienfaisance a offert des cartes aux sans-abri, chacune avec un code à barres. Il suffit de balayer le téléphone du sans-abri avec le code QR pour lui envoyer une petite somme d’argent. Encore faut-il que la personne sans abri puisse avoir la capacité de s’acheter un téléphone intelligent.

De tels programmes peuvent entraîner une augmentation du nombre de donneurs, mais le fait d’y attacher certaines obligations peut aussi être très stigmatisant, socialement parlant. Si l’on se fie à l’histoire, les effets de ces changements technologiques sur les personnes les plus vulnérables de la société ne seront pas pris en compte tant qu’ils ne seront pas devenus une réalité.

Photo|Société, 2018