Parmi les nombreux événements qui ont marqué l’actualité en Europe en 2018, peu on été plus inattendus que celui de ces légions de manifestants en gilets jaune vif qui bloquaient les rues et les autoroutes de France. Arrêtant la circulation et laissant les magasins parisiens avec leurs vitrines fracassées, le mouvement Gilet Jaune, en pleine expansion et politiquement indépendant, a été révélateur en plus d’un égard.

Ce n’est pas nécessairement l’ampleur ou l’intensité de ces protestations qui interpelle avec les Gilets jaunes ― la France, après tout, est un pays avec une tradition de vigoureuses manifestations de rue. Ce qui surprend, c’est l’étincelle qui les a déclenchés : un supplément carburant, une écotaxe.

Cela en dit long sur 2018, à savoir que ce qui aurait été une question beaucoup moins importante il y a dix ans est maintenant au centre de l’actualité. En effet, les protestations de la France n’étaient que l’exemple le plus marquant d’un phénomène européen où la lutte pour la maîtrise des émissions de gaz à effet de serre et de la pollution atmosphérique ― et surtout des voitures qui la produisent ― est devenue un champ de bataille central pour des villes et des nations entières.

En effet, alors que les conducteurs français protestaient contre leur nouvelle taxe sur l’essence, les autorités de toute l’Europe s’efforçaient de réduire l’utilisation des voitures grâce à un nouvel ensemble de lois imaginé à une échelle jamais vue auparavant. Ce qui est révélateur, c’est que ces règlements de lutte environnementaux ont souvent été proposés avec un large soutien populaire.

Dans une année résolument contrastée, il vaut la peine de regarder d’abord les bonnes nouvelles. Grâce aux aménagements effectués en 2018, l’air de certaines villes européennes sera certainement plus propre. L’initiative la plus importante, en 2018, est venu de Madrid qui, dans le but de réduire la congestion et la pollution, a effectivement interdit à toutes les voitures non résidentes d’entrer dans son centre-ville en décembre 2017.

Les nouvelles frontières pour les voitures de Madrid ne sont que la première version pour les grandes villes de l’Espagne ; plus de 138 interdictions similaires prévues pour toutes les grandes villes espagnoles par son gouvernement actuel. Ces mesures ne seront pleinement en place qu’en 2025 ― et à cette date, le gouvernement aurait sûrement changé ―, mais le niveau d’appui remarquablement élevé laisse entendre que la politique pourrait bien survivre. Une enquête récente a révélé que 63 % des personnes interrogées dans le cadre d’un sondage national soutenaient l’idée d’une interdiction similaire des voitures urbaines dans toute l’Espagne. Il s’agit peut-être là de la preuve flagrante d’un changement radical à l’échelle nationale.

Madrid n’a pas été la seule ville à resserrer la réglementation sur la pollution automobile en 2018. Suivant l’exemple donné par Paris en 2016, Bruxelles a également commencé à infliger des amendes aux véhicules fortement polluants qui sont entrés dans sa zone centrale à faibles émissions le 1er octobre 2017. Pendant ce temps, les villes de Paris, Madrid et Bruxelles ont travaillé ensemble et se sont présentées devant les tribunaux pour renverser ce qu’elles estimaient être des contrôles européens trop laxistes sur les émissions des véhicules. Ce laxisme a pris naissance en 2016, lorsque l’UE a assoupli sa réglementation concernant les véhicules neufs (en particulier dans ce qu’elle appelle la classe Euro 6), permettant à leurs moteurs d’émettre le double des polluants initialement convenus lorsque la réglementation Euro 6 a été adoptée en 2007.

Les constructeurs ont maintenant un an pour revenir aux normes d’émissions initiales, un résultat qui, selon Anne Hidalgo, maire de Paris, a marqué la fin d’une époque où «  les constructeurs automobiles et les lobbies industriels ont pu dicter les règles qui régissent certains de leurs produits les plus polluants ». La décision permettra également aux trois villes d’interdire légalement toutes les voitures diesel fabriquées avant septembre 2018, en renforçant encore leurs dispositions existantes.

En outre, l’Union européenne vient également d’accepter d’obliger les constructeurs automobiles à réduire leurs émissions de CO2 de 37,5 % d’ici 2030. Alors que l’administration du président américain Donald Trump a fait de son mieux pour entraver ou inverser la réglementation sur les émissions de gaz à effet de serre et l’efficacité des voitures, la campagne agressive de l’Europe pour atténuer les impacts les plus catastrophiques de l’utilisation des voitures particulières est un rappel encourageant que la bataille contre le changement climatique causé par l’homme n’a pas encore été entièrement perdue.

En effet, dans certaines petites régions, cette bataille est en train d’être gagnée : Hanna Elise Marcussen, vice-maire d’Oslo, travaillant dans une ville qui bannit implacablement les voitures de son centre-ville, a récemment déclaré au New York Times qu’elle pensait que conduire une voiture dans le centre-ville serait un jour aussi inacceptable et démodé que fumer à l’intérieur. Si l’on en juge par la récente vague d’interdictions de circulation en Europe (dans laquelle Oslo n’est pas un cas particulier), elle a peut-être raison.

Mais cette campagne a également suscité une vive réaction de rejet, qui a mis en évidence les différences culturelles européennes. La décision de Paris, en 2016, d’interdire la circulation des voitures sur les quais de Seine, a été contestée par les associations de conducteurs et les communes de banlieue, qui ont remis en cause les fondements de l’étude de faisabilité de l’entreprise en matière de réduction des nuisances sonores. L’interdiction a survécu, car Paris a évité le problème de la pollution en recadrant l’interdiction à des fins de protection du patrimoine, un argument qui a fait l’objet d’un jugement judiciaire rendu en octobre 2017.

Mais tout cela n’a rien à voir avec la colère provoquée par la décision de la France d’augmenter les taxes sur les carburants. L’annonce par le président Macron d’une écotaxe supplémentaire sur l’essence et le gazole (le second à un taux deux fois plus élevé que le premier) a enflammé une poudrière de ressentiments divers à travers le pays envers un président qui semblait indifférent à la vie de ses concitoyens.

C’est donc la France périphérique, ces petites villes et régions périphériques en difficulté, isolées sur les plans économique et géographique des grandes villes riches. Mouvement mobilisant les frustrations de nombreux Français qui sentent leur niveau de vie baisser, les Gilets Jaunes ont réussi à renverser la nouvelle loi fiscale, mais ont continué à se battre comme un groupe dont l’agenda est passionné, mais diffus dans ses objectifs.

[En lien avec ce paragraphe]
Les Gilets Jaunes n’étaient peut-être pas seulement en colère à propos des taxes sur les carburants, mais leur choix de ce pivot central a néanmoins révélé quelque chose de vital et troublant qui est trop souvent négligé. Comme le montre l’exemple de la proposition espagnole d’interdire les voitures dans les centres-villes, il est parfaitement possible d’obtenir un large soutien du public en faveur de réglementations environnementales strictes, un soutien qui va bien au-delà des limites étroites habituelles des milieux activistes. Mais, même si les impacts de la pollution et des phénomènes climatiques extrêmes liés au climat affectent de manière disproportionnée ceux des revenus les plus faibles, toute politique climatique qui ne prend pas en compte les effets des inégalités sociales risque d’être amèrement ressentie. Un programme vert, qui a le plus de chances de réussir, doit également être un programme de lutte contre les inégalités sociales, un programme qui fonctionne également pour les personnes qui sont mal desservies par les transports publics et qui dépendent toujours de la voiture pour accéder aux emplois et aux possibilités économiques.

Une année mitigée, mais pas sans espoir. Les politiques européennes de l’automobile se sont révélées divisantes en 2018, elles ont également été au cœur du débat public. C’est en soi un signal puissant. Pendant des décennies, l’activisme environnemental s’est fait dire que l’environnement est une distraction des questions économiques plus urgentes, une question qui n’est abordée que lorsque l’économie va mal ― économie avec laquelle il n’est supposé n’avoir aucun lien.

En Europe, cette dynamique a été battue en brèche ; le lien profond entre les questions économiques et les politiques de transports et d’environnement a finalement été reconnu. Désormais, et pour le meilleur et pour le pire, ils seront confrontés à un dilemme central, un dilemme qui restera au cœur de l’agenda politique du continent.

Photo|Société, 2019