Aucun autre pays au monde n’a autant misé sur les véhicules électriques (VE) que la Norvège, et cela porte enfin ses fruits. La moitié des voitures neuves vendues aux Norvégiens sont entièrement électriques ou hybrides, ce qui fait de ce pays de 5,3 millions d’habitants le plus grand marché par habitant pour les véhicules électriques.

Le succès de la Norvège en matière de VE est dû au fait qu’il offre des incitatifs extrêmement généreux aux acheteurs de VE, et qu’il punit les gens qui continuent d’utiliser l’essence ou le diesel. La capitale Oslo a fait des efforts extraordinaires pour promouvoir les VE, y compris les routes à péage sans frais, l’accès aux voies réservées aux VE, le stationnement gratuit et la recharge gratuite. Actuellement, 57 % de toutes les voitures neuves vendues sont électriques ou hybrides, ce qui contribue à faire d’Oslo l’une des villes les plus écologiquement propres de la planète.

Cependant, comme le marché des VE dépasse celui des voitures à essence et diesel, la question se pose de savoir combien de temps le pays sera en mesure de poursuivre ses programmes d’incitation très appréciés. À Oslo, les plans visant à rendre le centre-ville entièrement dépourvu de voitures signifient que la ville commence à réduire certains des avantages qu’elle offrait déjà aux propriétaires de VE.

Une longue histoire de rabais importants sur les VE

Que se passe-t-il lorsqu’un programme d’encouragement pour VE connaît un tel succès qu’il atteint son objectif ? Si on retire de tels incitatifs, le marché des VE peut-il se maintenir par lui-même ? C’est une question à laquelle les villes, les États et les pays du monde entier doivent trouver des réponses.

Par exemple, aux États-Unis, un incitatif fédéral très populaire sera progressivement éliminé pour les constructeurs automobiles qui vendent plus de 200 000 VE. Toutefois, comme les Américains possèdent collectivement plus de 276 millions de véhicules ― les véhicules utilitaires ont à peine fait une brèche dans le marché de l’automobile ―, des efforts sont déployés afin de prolonger le crédit jusqu’en 2022, bien qu’il soit discutable que quatre autres années de ce programme puissent véritablement transformer le marché américain.

La Norvège, quant à elle, souhaite que tous les véhicules routiers, fluviaux et ferroviaires n’émettent aucune émission. Ses incitatifs pour les VE remontent à 1990, lorsque le pays a éliminé la taxe à l’achat sur les véhicules à émissions nulles. Depuis lors, les incitations nationales et locales sont devenues plus nombreuses et plus agressives. Ces rabais se font principalement aux dépens des propriétaires de voitures à essence et diesel, qui paient des frais plus élevés, en sus des taxes, des stationnements et des péages pour compenser le fait que tous les VE ont accès à des routes et autoroutes sans péage.

En fait, c’est comme si le gouvernement norvégien avait fait en sorte qu’il soit moins cher pour le consommateur d’acheter une voiture électrique (grâce à des exonérations fiscales généreuses), alors que les villes l’ont rendue facile et abordable à utiliser. Par exemple, actuellement, une Volkswagen Golf coûte à un Norvégien l’équivalent de 31 000 €, soit environ 35 000 $ ― un prix qui comprend environ 11 000 € en taxes et frais. A titre de comparaison, l’e-Golf entièrement électrique, se vend 27 000 € tout compris. Les Norvégiens à la recherche d’options plus sportives pourraient opter pour une Tesla Model S pour 66 000 € (75 000 $), ce qui est une aubaine par rapport aux 81 000 € (93 000 $) qu’il en coûterait pour obtenir une Ford Mustang. Concrètement, étant donné que le prix de l’essence au litre en Norvège est au moins le double de ce qu’il est aux États-Unis, les VE sont plutôt perçus comme un avantage pour la plupart des Norvégiens.

En 2020, cependant, les Norvégiens risquent de perdre l’un des incitatifs les plus importants jusqu’à ce jour, soit celui de l’exonération d’une taxe sur les ventes (TVA) de 25 % qui permet à chaque acheteur de VE d’économiser des milliers de dollars. Partant de là, quelle est la suite pour l’avenir de la voiture électrique ? En fait, la modification de l’exonération de la TVA n’est qu’un moyen parmi d’autres de récupérer les incitatifs déjà consentis depuis plusieurs années. À ce titre, en 2019, les propriétaires de VE doivent s’attendre à un péage d’un euro sur le périphérique, à des péages plus élevés à la sortie de la ville, et à un euro par heure en  stationnement en bordure de rue.

Toutefois, il faut aussi voir le portrait général de la situation. Plusieurs propriétaires de VE utilisent les places de stationnement réservées pour la recharge gratuite comme stationnement. Les gens choisissent également d’utiliser les chargeurs publics gratuits plutôt que ceux disponibles à la maison. Les nouveaux frais imposés sont donc un moyen permettant de freiner ce phénomène.

Donc, en 2019, les municipalités seront autorisées à introduire des droits de péage, de stationnement et de traversier pour les VE afin de regagner des recettes fiscales pendant que le marché des combustibles fossiles continuera à s’effondrer. Les voitures à hydrogène, une technologie à émissions nulles moins populaire, continueront pour l’instant à bénéficier de nombreuses exemptions, parce qu’elles n’ont pas encore rencontrées le même succès que les VE.

Le véritable objectif final, cependant, est de faire de la voiture personnelle en général une espèce en voie de disparition. À cette fin, le plan d’Oslo pour une ville sans voiture est déjà en marche. À ce sujet, la plupart des quartiers du centre-ville sont en train d’être transformés en zones de plus en plus dédiées aux gens et non à la voiture. Il s’agit notamment d’investir dans le transport en commun, de réduire la congestion en augmentant les péages, d’élargir le réseau de pistes cyclables et de permettre aux petites et moyennes entreprises d’utiliser des fourgonnettes électriques, des camions légers et des bicyclettes cargo. Il s’agit également de supprimer 700 places de stationnement au niveau de la rue, un sujet particulièrement délicat, sachant à quel point la voiture est ancrée dans les habitudes de déplacement.

En fin de compte, le pragmatisme séculaire des Norvégiens sera soumis à rude épreuve, alors que le pays se dirige vers un tout nouveau paradigme en matière de déplacement : faire de la voiture un moyen de transport alternatif au profit du transport en commun, du vélo et de la marche, et non l’inverse.

© Tracey Lindeman, 2018