Certains se plaignent qu’il est de plus en plus difficile d’obtenir des subventions de l’État pour réaliser leurs documentaires. D’autres utilisent les plateformes de sociofinancement, afin d’amasser les sommes requises pour produire, réaliser et monter leurs documentaires. Quelques-uns décident de faire des documentaires contre vents et marées, avec un budget d’à peine mille dollars ou euros.

Subvention de l’État
Dans le cas de la subvention de l’État, il n’y a aucune prise de risque de la part du demandeur, sauf peut-être de se refaire refuser son projet. Pire encore, la subvention peut arriver avec certaines conditions fort déplaisantes qui risquent de vous conduire à intégrer dans votre processus de création des groupes de pression qui vous diront quoi dire ou quoi ne pas dire. Ceci étant précisé, le documentaire financé par l’État est de nature asymétrique, c’est-à-dire que c’est l’argent des contribuables qui est à risque et non le vôtre. Que votre documentaire rencontre son public, vous en sortirez gagnant sans rien ne devoir à personne. Si votre documentaire ne fonctionne pas, vous ne perdrez à peu près rien au change, sauf un peu de crédibilité.

Plateforme de sociofinancement
Dans le cas de la campagne de sociofinancement classique, encore là, vous ne prenez aucun risque financier ; ce sont vos généreux contributeurs qui le prennent. Cependant, il va sans dire que si la somme n’est pas atteinte à la fin de la campagne de sociofinancement, elle ne vous sera pas versée. En fait, la plateforme de sociofinancement agit ici à titre de fiduciaire et rembourse les contributeurs.

Si la somme est atteinte, et comme vous avez promis certains avantages en fonction du montant de la contribution de chacun, votre risque financier est encore là à peu près nul, car le risque aura été partagé entre tous les contributeurs ― mutualisation du risque. Autre chose intéressante, la plateforme de sociofinancement, pour sa part, a un risque financier quasi nul, car si votre projet fonctionne, elle se versera une commission.

Personnellement, je ne contribue jamais à quoi que ce soit sur une plateforme de sociofinancement à moins que je ne constate que celui qui présente un quelconque projet prenne lui-même un risque financier. En fait, je veux voir qu’il y a symétrie dans ma relation avec le porteur du projet et non asymétrie. Je dois avouer que j’éprouve toujours un malaise à soutenir financièrement quelqu’un qui ne met pas sa propre peau en jeu.

Sociofinancement à risque
Le type de sociofinancement que mes collègues et moi pratiquons est différent. Que le montant demandé soit atteint ou non, nous nous engageons à produire et réaliser le documentaire. En fait, dès que nous atteignons la somme de 400 $, nous démarrons la production du documentaire.

Par exemple, si la somme demandée est de 5 000 $, et que nous n’atteignons que 2 000 $, nous ferons le documentaire. La chose nous est arrivé à deux reprises. La première, lors du tournage du documentaire J’ai faim, l’invisible réalité, où nous n’avons amassé que 500 $ sur les 3 500 $ prévus. La seconde, lors du tournage du documentaire Du salariat au précariat, où nous n’avons amassé que 1 250 $ sur les 5 000 $ prévus.

Dernièrement, pour un court-métrage de 15 à 20 minutes portant sur la fonction sociale des Arts Martiaux, mon collègue sociologue Olivier Bernard et moi n’avons amassé que 150 $, et nous le réaliserons tout de même, car nous avons pris un engagement auprès des gens qui ont déjà contribué. C’est ça mettre sa peau en jeu, être skin in the game à la Nicholas Nassim Taleb.

Autre exemple, je travaille présentement avec le CIRRIS sur un documentaire portant sur les personnes à mobilité réduite et leurs conditions de vie au quotidien. Dans ce cas de figure, j’ai rencontré là des conditions de tournage hors du commun, car le porteur du projet, François Routhier, a mis une partie de son équipe de chercheurs à disposition ; en sus de la contribution financière au projet, il s’agit là d’une prise de risque partagée qui ne peut être passée sous silence.

En fait, il s’agit là d’une véritable prise de risque où il n’y a aucune asymétrie entre les contributeurs et celui qui désire faire un documentaire. C’est aussi ça mettre sa peau en jeu, prendre le risque de ne pas atteindre le montant voulu, mais avoir tout de même une obligation de résultat. Certes, les risques sont grands pour le réalisateur du documentaire, mais ces risques permettent de construire une solide crédibilité, car les gens savent que vous n’êtes pas un frimeur. Par la suite, ils vous font confiance pour bien d’autres projets.

Il va sans dire que je vois déjà venir toutes les objections du genre « production à rabais », « manque de professionnalisme », « amateurisme », etc. Je veux bien, et je  prends ces objections avec bon cœur. Cependant, pendant que je tourne un documentaire, j’en apprends toujours plus sur ce que j’ai à faire et comment le faire. Je m’exerce, je tatillonne, je commets des erreurs et j’apprends de celles-ci. Mieux encore, je développe, sans même le vouloir, et sans aucun effort, un vaste réseau de contacts, et surtout, je suis constamment en lien avec le monde réel. À l’inverse, pendant qu’on attend une subvention de l’État ou le montant d’une campagne de sociofinancement, on n’est pas en train d’exercer son art et de s’améliorer.

Loin de moi l’idée de dire que je fais de grands documentaires, chose à laquelle je ne prétend pas et chose à laquelle je n’ai pas l’intention de prétendre. Ils ont des défauts techniques et parfois même des défauts au niveau de la trame narrative. Toutefois, ils rendent service à bien des gens, et c’est ça qui est le plus important. Ceux à qui je me réfère pour juger de la pertinence ou non de mes documentaires sont les auditeurs et non mes pairs.

En passant, certains pourraient être tentés de dire que, puisque que je suis détenteur d’un doctorat en sociologie, je peux faire le fanfaron et débiter autant d’âneries que celles mentionnées ci-dessus, car j’ai un bon salaire en tant que professeur d’Université. Rien n’est plus loin de la vérité. Je suis de temps à autres chargé de cours dans deux universités, lorsque la demande est là, et l’une des deux universités est à plus de 325 kilomètres de chez-moi. Un chargé de cours, au Québec, gagne en moyenne 9 000$ par cours par session. Encore là, je suis dans la prise de risque universitaire, et je ne suis surtout pas le seul dans cette situation.

Constat
La façon dont je finance mes documentaires n’est peut-être pas la plus efficace possible, et j’en conviens. Si j’étais indépendant de fortune, je n’irais même pas en sociofinancement, histoire d’atteindre à la liberté d’expression totale en la matière. En attendant, le fait d’y aller en sociofinancement, me permet de gagner en crédibilité auprès de mes contributeurs. Pourquoi ? Parce que je suis un sociologue qui « fait » des choses, qui est sur le terrain, et qui est en contact direct avec les différentes réalités sociales qui constituent notre société.

Je suis un sociologue qui a la conviction que la sociologie doit éclairer les débats sociaux, grands ou petits. Et cet éclairage ne doit en aucun cas se confiner à des revues « scientifiques » académiques lues que par une centaine de personnes à l’intérieur d’un cercle restreint d’initiés. Cet éclairage doit être accessible à tous, et le plus objectif possible.

Finalement, dans cette équation que j’ai établi entre moi-même et les gens qui contribuent au financement de mes documentaires, j’ai vu émergé un comportement auquel je ne m’attendais pas. Par exemple, dans le cadre du documentaire portant sur le Bassin Louise et l’accès à l’eau, les porteurs du projet se sont mobilisés et ont été en mesure de rajouter 1 500 $. Ce n’est pas rien ! Quand on prouve aux gens que l’on fait réellement des choses, plutôt que de dire que l’on a l’intention de faire quelque chose et d’attendre d’être payé pour le faire, il y a forcément un retour du balancier.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue et sociocinéaste, 2018