Les sociologues, dont je fais partie, ont la fâcheuse tendance à occulter la réalité à travers des mots qui la masquent ou la travestissent. Selon vous, l’homme debout, dans la photo ci-dessous, est-il un pauvre, un défavorisé ou un parasite ?

© Photo : Pierre Fraser, 2015

Pour plusieurs personnes, il n’est ni un pauvre ni un défavorisé, mais quelqu’un qui n’a pas su se prendre en mains et saisir les opportunités qui lui étaient offertes pour se réaliser et qui vit au crochet de la société ; il est un parasite. Pour les sociologues d’aujourd’hui,  il s’agit de quelqu’un qui n’a pas eu de chances dans la vie ; il est un défavorisé. Pour les sociologues des années 1960 et 1970, il est exploité par un système qui exploite les gens ; il est pauvre.

De tout temps, les sociétés ont produit des gens qui sont en mesure de monter dans l’échelle sociale, d’autres qui demeurent là où ils sont, d’autres qui la descendent. De tout temps, les sociétés ont produit de l’exclusion sociale et de la marginalisation sociale. De tout temps, les sociétés ont été inégalitaires et, à mon avis, elles le resteront. À ce titre, je me range à la pensée d’Arthur Schopenhauer, à savoir que le pire est toujours certain de se produire, c’est-à-dire qu’il est plus fréquent de descendre l’échelle sociale que de la monter.

Comme on le voit, les sociologues ajustent le vocabulaire en fonction des sensibilités sociales de leurs époques respectives. Il fut une époque où les travailleurs étaient considérés comme des prolétaires. Par exemple, dans l’Antiquitié romaine, le prolétaire était ce citoyen de la dernière classe du peuple, exempt d’impôt, et ne pouvant être utile à l’État que par sa descendance. De 1900 jusqu’en 1960, le prolétaire était cet ouvrier, paysan, employé intimement lié aux grandes industries manufacturières. De 1960 à 1985, le prolétaire a définitivement accédé au statut d’employé géré par les ressources humaines. Après 1985, en pleine mondialisation, en pleine dérégulation des États sous les pressions de Margaret Thatcher et Ronald Reagan, en pleine délocalisation des grandes industries manufacturières et leur quasi disparition, il y a eu la nécessité de répudier toute référence à la classe ouvrière désormais jugée ringarde et indigne de la modernité.

Revenons maintenant à ma question de départ. Selon vous, l’homme debout, dans la photo ci-dessus, est-il un pauvre, un défavorisé ou un parasite ? En fait, il est avant tout un individu dans une situation qui l’oblige à quémander sa pitance. Lorsque j’ai pris cette photo, l’homme debout demandait à l’homme assis à la table s’il aurait l’amabilité de lui payer un repas ou de lui offrir ses restes. L’homme assis à la table a finalement accepté de lui payer un repas. Cependant, pour vous, il est peut-être un parasite, un pauvre ou un défavorisé.

À l’inverse de la sociologie théorique et désincarnée, il est là le pouvoir de la sociologie de terrain qui se sert de l’image pour rendre compte des réalités sociales. Elle montre la réalité sociale dans sa version la plus crue, et elle n’a rien d’anecdotique.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue et sociocinéaste, 2018 / texte