Qui n’a jamais entendu l’expression « T’es une machine ! » pour qualifier la performance physique ou sporttive de quelqu’un ?

Être qualifié de machine compare notre rendement à la mécanisation du geste et à la rapidité d’exécution. Cette image de la machine utilisée pour rendre compte de la productivité d’une personne n’est pas anodine. La machine est en fait une métaphore qui incarne les valeurs de notre époque. L’expression même montre le corps par le prisme de notre vision contemporaine du monde, soit le contexte postmoderne1.

La philosophie mécaniste, le corps machine et performant, est notre réalité sociale. Quelque part, notre chair est devenue l’odieux triomphe de la forme et de la fonction techniciste ; un discours auparavant réservé aux machines. La technique et la science de notre temps s’inscrivent dans un continuum qui fait du corps un objet fiable, digne des procédures techniques et scientifiques2.

Le bodybuilding donne l’apparence de la machine  au corps en gonflant les muscles

La transposition des traits caractéristiques de la machine à l’individu est depuis longtemps critiquée comme quelque chose de réducteur. Toutefois, elle fait partie de nos mœurs depuis la révolution industrielle. La technique de l’artisan s’est désincarnée pour prendre forme dans la machine. Désormais c’est elle qui dicte la cadence. La conscience collective en porte les traces. L’image de la personne-machine est indubitablement acceptée et valorisée dès lors qu’elle fait partie de notre répertoire humoristique. Il n’y a qu’à voir le film Les temps modernes (1936) de Charlie Chaplin, où l’individu est incorporé au processus mécanique.

La production des images médiatiques qui associent le corps à la machine ne sont donc plus à mettre en évidence, mais bien à considérer comme partie intégrante de notre registre culturel. L’image de la personne-machine s’est incorporée aux mœurs de la contenance et de la gouvernance de soi héritées de la morale puritaine de la Réforme protestante du XVIIe siècle pour évoluer jusqu’à la norme de la quantification de soi3.

Le chiffre a désormais une place très importante dans la manière de se représenter soi-même, mais surtout de se montrer aux autres. Le poids sur le pèse-personne, le rythme cardiaque pendant la course, le nombre de pas pendant la marche, la charge de poids soulevé durant l’entraînement, le temps consacré à la réalisation des tâches au travail, sont autant d’exemples qui montrent que nos sociétés accordent une primauté à la quantification.

Les femmes n’échappent au corps quantifiable, au corps qui se mesure à la quantité de poids soulevé

Le chiffre est devenu un indice reconnu de la performance individuel et de l’identité de chacun. Certains appareils technologiques comme les téléphones, les montres et les jeux vidéo sont vendus en tant qu’outils révélateurs de ces chiffres parce que les individus considèrent que ces données sont importantes. La quantification de soi va donc de pair avec l’image de soi présentée au monde4.

Cette soumission aux chiffres pourrait être comprise comme une aliénation, tout comme peuvent l’être les images des canons de la beauté. Cependant, les chiffres participent au même mythe de l’individu qui se transforme pour atteindre l’image de la personne performante.

Chaque muscle ainsi découpé devient un repère visuel du corps socialement acceptable.

Références
1 Andrieu, B. (2006), « Quelle épistémologie du corps ? », Corps, no 1, p. 13-21 [14].
2 Le Breton, D. (2003), Anthropologie du corps et modernité , Paris : Éditions Quadrige / Presses Universitaires de France, p. 218-219.
3 Fraser, P. (2014), Corps idéal, corps de rêve ; parcours d’un corps socialement acceptable, Paris : Éditions V/F, p. 185.
4 Idem.

© Olivier Bernard (Ph. D.), sociologue, 2017 / texte