Dans notre société où la contenance de soi et la gouvernance de soi régissent nos comportements et attitudes en matière d’alimentation et d’activité physique, où toute prise de poids est forcément suspecte, où la calorie se cache insidieusement dans le moindre aliment, où le seul fait de ne pas être actif et de ne pas porter des vêtements de jogging ou de cycliste signale le laisser aller, quoi de plus normal que de voir la police de la nutrition se pointer au moment des vacances d’été ou de Noël sur toutes les tribunes médiatiques pour nous rappeler qu’il n’est pas bon, qu’il est même malsain pour notre survie, d’éprouver du plaisir avec quelques petits gâteries somme toute inoffensives : cuisine de rue, bière, vin, brioches, crème glacée, BBQ, tartes, croustilles, frites, hamburgers, hot-dog, ou je ne sais quoi d’autre.

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En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, les nutritionnistes débarquent sur les émissions du matin pour nous rappeler à quel point notre vie est à risque par le seul fait de notre alimentation, surtout pendant les vacances, cette période où nous serions collectivement portés à mettre de côté notre cerveau au profit de notre estomac.

Comme le souligne la nutritionniste Hélène Baribeau : « Il serait irréaliste de vous suggérer de ne pas manger de croustilles ou de crème glacée en vacances. Mais, pour en profiter avec modération, achetez de préférence les petits formats de croustilles et de barres glacées que l’on retrouve en épicerie. Par exemple, l’excellente barre Häagen-Dazs aux amandes contient 310 calories en format régulier contre 190 pour le petit format. On retrouve aussi des miniportions de croustilles à 100 calories par sac. Je vous propose donc ces petits formats plutôt qu’un non catégorique à ces douceurs, car ce qui cause la frustration, à la longue, ce n’est pas tant la grosseur des portions que l’interdiction draconienne. »

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La modération, la sacro-sainte modération, le maître mot du gouvernement de soi dont parlait Michel Foucault, est à mettre en application dans le moindre de nos gestes. Mais justement, être en vacances ne rime pas avec modération, alors que la pression sociale pour arriver à un corps performant, actif, réactif et agile s’exerce pendant toute l’année. Pourquoi s’en tenir à une mini portion de croustilles, alors que le format party ou familial vaut à peine 2.00 $/€ de plus ? Pourquoi ne pas satisfaire son envie d’une bonne crème glacée avec le format géant ? Parce que c’est mal ? Parce que c’est socialement inacceptable ?

D’aucuns rétorqueront qu’il faut porter une attention toute particulière à ce que nous ingurgitons pour vivre longtemps en santé, tant sur le plan physique qu’intellectuel. D’aucuns utiliseront l’argument que de mauvais comportements alimentaires nous conduiront à la crise cardiaque, à l’obésité, au mauvais cholestérol et à une kyrielle de problèmes métaboliques tous plus inquiétants les uns que les autres. D’aucuns diront que tous ces excès personnels entraînent des problèmes de santé publique pour lesquels tous sont obligés de payer. Mais il faut aussi relativiser les choses, car les comportements alimentaires pendant les vacances ne sont pas forcément représentatifs de ceux qui prévalent pendant tout le reste de l’année.

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Lorsqu’un nutritionniste dit que ce qui cause la frustration, à la longue, ce n’est pas tant la grosseur des portions que l’interdiction draconienne, il faut aussi prendre en considération que la modération répétée, jour après jour, c’est aussi un peu comme le supplice chinois de la goutte : ça finit par rendre fou. Ce discours n’est plus seulement une question de modération, mais aussi une question de normalisation sociale tous azimuts du comportement alimentaire. Mais justement, le moût de pomme, la bière et le vin sans alcool, c’est de la suppression sensorielle, comme s’il était possible de jouir d’une bière ou d’un vin castré. Lorsque les nutritionnistes disent de s’en tenir à une consommation par jour pour les femmes et à deux pour les hommes, c’est la normalisation sociale des comportements et des attitudes qui passe par la prescription.

Pendant les vacances d’été ou de Noël, manger et boire tout son soûl est un acte socialement subversif auquel il faut succomber, ne serait-ce que pour éprouver du plaisir et faire un pied de nez à tous ceux qui nous imposent la norme alimentaire, car c’est dans la subversion que se trouve le véritable plaisir.

Examinez attentivement la photo ci-dessous, un sandwich santé dans le cadre d’une activité santé, le jogging. Le visuel du discours de la santé suggère et prescrit à la fois, dicte des façons de s’alimenter.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue et sociocinéaste / texte et photo, 2017