Le sociologue Manuel Castells a souligné que la personne est réduite à ce qu’elle produit comme image d’elle-même. Bien entendu, l’entité humaine n’est pas qu’une image, mais celle-ci est maintenant considérée comme une donnée essentielle du jugement d’autrui, due en grande partie à la rapidité de nos interactions sociales dans la gestion des nombreux liens à entretenir face à une multitude de réseaux sociaux et au développement des technologies de l’information1. Dans ses interactions, l’individu est donc souvent réduit à l’image d’un corps, en l’occurrence le sien. L’image de soi devient le raccourci par lequel l’individu existe et se reconstruit aux yeux des autres.

Aux fins de ma démonstration, je retiendrai ici l’extrait  « l’image de soi devient le raccourci par lequel l’individu existe et se reconstruit aux yeux des autres » pour expliquer la  photo ci-dessous.

À gauche, une étudiante vêtue de vêtements que l’on retrouve dans les grandes surfaces. Au centre, un couple favorisé portant des vêtements griffés, accompagné de leur chien. À droite, un habitant défavorisé du quartier St-Roch de Québec.

Autant de mises en valeur différentes du corps, autant de représentation de la stratification sociale à l’intersection de rues extrêmement achalandées.

Il est aussi là le pouvoir de la photographie, car elle encapsule beaucoup plus efficacement que des statistiques des réalités sociales que nous ne remarquons parfois même plus. Le défi, une fois en présence d’une photographie, est d’arriver à l’interpréter sociologiquement. Ici, l’habillement de chacun est une donnée essentielle du jugement d’autrui. Chacun des acteurs de cette photo est vu dans l’œil de l’autre comme appartenant à une classe sociale précise, d’où les jugements de valeur, d’où la stigmatisation et l’exclusion sociales potentielles.

[1] Castells, M. (2001), La société en réseau, Paris : Les éditions Fayard.

© Olivier Bernard (Ph. D.), sociologue / Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue et sociocinéaste, 2018 / texte et photo