On me demande souvent pourquoi j’ai choisi d’utiliser l’image (fixe ou animée) pour faire mon travail de sociologue. Pour répondre à cette question, je renvoie le lecteur à cette remarque de Pierre Bourdieu : « L’étude de la pratique photographique et de la signification de l’image photographique est une occasion privilégiée de mettre en œuvre une méthode originale tendant à saisir dans une compréhension totale les régularités objectives des conduites et l’expérience vécue de ces conduites1. » Cependant, il y a un piège, car l’image est à la fois objective et subjective. La photo ci-dessous est éclairante à ce sujet.

L’image est objective. Ce qui est vu, c’est ce que la caméra capture, et toutes choses étant égales par elles-mêmes, il s’agit bien d’un enregistrement tangible d’un événement qui s’est produit à un moment ou l’autre dans un contexte social donné.  Par exemple, la photo ci-dessus est totalement objective. Elle montre un homme pauvre, qui a de la difficulté à marcher, qui se sert d’un déambulateur pour transporter des canettes vides placées dans des sacs de plastiques. Il est dans un environnement où il y a des restaurants et des commerces. Il s’agit là d’une réalité objective que la caméra peut saisir.

L’image est irréductiblement subjective, car elle reflète invariablement le point d’attention de celui qui tient la caméra et de ce qu’il voulait saisir et montrer. Si j’avais voulu mettre en évidence le mur graffité qui est dans le premier tiers gauche de la photo, j’aurais effectué un cadrage en conséquence. Mais, comme j’ai voulu mettre en évidence la personne qui s’appuie sur son déambulateur pour transporter des sacs qui contiennent des cannettes vides, c’est ce que j’ai cadré.

Cependant, l’image va plus loin que d’être strictement objective et subjective. En fait, une photo possède cette étonnante capacité à encapsuler non seulement des réalités sociales, mais aussi à encapsuler des normes et des valeurs sociales propres à une époque donnée. Dans le cas présent, cette photo nous renseigne sur le fait que notre société produit encore et toujours de la pauvreté et de la précarité. Elle nous dit aussi que, en 2018, dans un centre-ville, la voiture est toujours omniprésente. Elle nous signale également qu’il s’agit d’un quartier central d’une ville, à cause du mur graffité. Elle nous rappelle également l’abondance économique de l’époque avec ses restaurants spécialisés.

En somme, la photo évoque les valeurs d’une société donnée, et en ce sens, elle est bien un discours, un savoir particulier à propos d’un monde qui structure comment celui-ci est compris et comment les éléments du quotidien prennent leurs places respectives dans l’ordre des choses.

[1] Bourdieu, P. (1965), Un art moyen, Essai sur les usages sociaux de la photographie, Paris : Éditions de Minuit, p. 11.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue et sociocinéaste, 2018 / texte et photo