J’ai ici traduit un texte rédigé par Ravi Kaneriya de la Singularity University. Mon but est de montrer au lecteur à quel point les technoévangélistes et technosolutionnistes de ce monde ont une profonde méconnaissance des phénomènes sociaux qui constituent le lien social. Pour ces gens, les problèmes de société peuvent être solutionnés par de plus en plus de technologies. D’ailleurs, il n’y a qu’à voir comment les réseaux sociaux ont transformé notre relation au lien social, sans compter comment l’intelligence artificielle s’apprête à prendre le relais de la normalisation sociale. Mes commentaires seront de la couleur de cette phrase.

Réalité augmentée (RA)
La technologie de la RA aidera les gens à communiquer avec leur entourage et à en apprendre davantage sur lui, facilitant ainsi l’établissement de nouvelles relations. Imaginez un instant que vous êtes dans un parc et que vous avez intégré des fonctions de RA dans vos lunettes. Vous pourrez voir des informations relatives aux personnes qui vous entourent que vous n’auriez peut-être pas su autrement : (i) la personne assise de l’autre côté du parc est peut-être un ancien étudiant de votre université ; (ii) la femme qui lit à proximité pourrait, tout comme vous, être aussi une violoniste débutante.

En matière d’intrusion dans la vie privée, difficile de faire mieux. Le Google Glass avait été socialement rejeté justement parce qu’il représentait une intrusion systématique dans la vie des gens. Mais voilà, la notion même de vie privée est actuellement en plein processus de redéfinition avec l’arrivée massive d’applications qui, jours après jours, percent de petites brèches qui rendront éventuellement chacun de nous totalement transparent.

En savoir plus sur les étrangers qui nous entourent chaque jour pourrait nous aider à amorcer et à mener des conversations plus significatives pour chacun d’entre nous. De cette façon, la RA peut aider à créer des communautés, car la technologie permet à des personnes qui ne l’auraient pas fait autrement de se rassembler. Connaître quelque chose sur les gens qui nous entourent peut nous aider à réseauter plus efficacement et intentionnellement. Lors d’événements de grande envergure, la RA peut aider les introvertis à s’informer, les aider à approcher les étrangers, à susciter des conversations et à développer de grandes choses.

Réseauter, dans un monde où chaque individu n’est qu’un nœud du grand réseau numérique auquel on peut se connecter à la volée ou duquel on peut se déconnecter à volonté, fait du sens, car c’est la façon d’entrer en contact avec l’autre. Et pourtant, depuis que l’humanité existe nous nous sommes rassemblés autour d’intérêts communs. Nous avons même inventé la démocratie pour se retrouver et faire consensus entre gens aux objectifs différents. Il y a toujours eu des introvertis et des extrovertis, et les normes sociales de comportement, en fonction des codes culturels d’une société donnée, ont très bien su gérer la chose.

Réalité virtuelle (RV)

Dans un monde de plus en plus globalisé, les amis et la famille s’étendent souvent sur des régions éloignées et de nombreux fuseaux horaires. Bien que les téléphones, les applications de messagerie et la vidéo nous aident à rester connectés, la RV nous permettra d’être toujours plus immersifs pour être présents avec les gens qui comptent pour nous, dépassant ainsi les barrières physiques.

Comment la collaboration dans les espaces de travail de RV pourrait-elle aussi nous aider à passer plus de temps en personne avec la famille et les amis ? Vous pourriez travailler dans une communauté rurale, collaborer avec des collègues situés ailleurs tout en utilisant une salle de réunion de RV, et être de retour dans votre communauté rurale avec vos proches aussi vite que vous enlevez un casque de RV.

Plus besoin de vous déraciner pour votre carrière ou de choisir entre carrière et famille. La RV vous permet d’avoir le meilleur des deux mondes. L’avènement de la technologie holoportée, qui permet de projeter des avatars holographiques d’une personne n’importe où dans le monde, ira encore plus loin en débloquant de nouvelles façons de favoriser la connexion au-delà des distances, brouillant ainsi les frontières entre nos mondes physique et virtuel.

Ici, c’est le grand rêve du village global imaginé dans les années 1960 par Marshall McLuhan. C’est aussi le rêve un peu halluciné de se retrouver en milieu rural au lieu d’être englué dans la ville et ses turpitudes. La campagne, ce milieu idéalisé par tous ceux qui n’ont pas les moyens d’y vivre, qui devient dès lors un milieu qui favorise naturellement la conciliation travail-famille, qui représente le nec plus ultra de la santé. D’ici quelques années, seuls quelques rares privilégiés pourront se permettre ce genre de vie.

Mobilité et transport

Les véhicules autonomes nous redonneront du temps à consacrer à cultiver des relations qui nous tiennent à cœur. Au lieu d’avoir à se concentrer sur la route, les véhicules autonomes optimiseront nos déplacements, afin que nous puissions passer plus de temps à la maison, et moins sur la route. Cela nous permettra également de libérer du temps pour faire d’autres choses pendant le trajet, comme regarder un film ou parler à un être cher.

Peut-on m’expliquer par quel miracle la voiture autonome libérera du temps passé pour se rendre au travail afin de créer du lien social ? Si je demeure en banlieue de New York, à moins d’un réaménagement massif du circuit routier, le temps pour me rendre au travail restera le même. En fait, si les voitures autonomes, dopées à l’intelligence artificielle et capables d’optimiser leurs trajets se mettent toutes, en même temps, à optimiser leurs trajets, le problème de la congestion routière ne sera en rien réglé. Autrement, c’est le principe de l’ascenseur qui prévaut : aurez-vous vraiment l’intention de converser à l’inconnu qui vient tout juste de monter à bord ?

Les hyperloops permettront aux gens de se déplacer sur de longues distances dans un court laps de temps, ce qui leur offrira une autre possibilité de vivre dans la communauté de leurs rêves, tout en étant physiquement présents là où les possibilités d’emploi sont nombreuses. Imaginez pouvoir vivre avec vos parents âgés dans une petite ville du Nevada et n’avoir qu’un trajet de 30 minutes jusqu’à votre travail dans la Silicon Valley. C’est un avenir qui est possible.

Qui, dans 10 ou 20 ans, aura les moyens de vivre dans la communauté de ses rêves, alors que l’emploi précaire devient de plus en plus la norme ?

Intelligence artificielle

L’IA a le pouvoir de rendre la formation de liens entre les gens beaucoup plus efficace. Essayer de se faire des amis à une fête ou de rencontrer l’amour de sa vie dans un bar peut être très difficile ou impossible. Imaginez que l’intelligence artificielle vous connaisse assez bien pour suggérer les personnes avec lesquelles vous seriez le plus susceptible de vous entendre lors d’un rassemblement ou d’un événement. La formation de relations avec d’autres personnes restera toujours un processus humain que la technologie ne peut remplacer. Cependant, la technologie peut renforcer nos efforts pour bâtir une communauté de personnes qui peuvent nous aider et faire partie de notre tissu social tout au long de notre vie.

Nous retrouvons ici, en bonne partie, la transposition des phobies de plusieurs nerds dans des technologies, c’est-à-dire leur incapacité notoire à créer du lien social et à entrer en contact avec l’autre. Et quand on y regarde le moindrement de près, les réseaux sociaux en sont la première incarnation.

Blockchain

Concevoir un avenir où l’échange de capital social pourrait être suivi dans le temps à partir d’un grand livre pérenne. Ce capital social pourrait posséder à la fois une valeur sociale au sein d’une communauté et une valeur financière, similaire aux cryptomonnaies. C’est une application du blockchain qui pourrait influencer la façon dont les gens se connectent entre eux.

À la Singularity University, nous comptons près de 200 000 membres dans notre communauté mondiale. Imaginez si, pour encourager une culture de soutien et d’entraide, nous pouvions savoir quand les membres de notre communauté collaborent ou s’entraident. Nous pourrions émettre des jetons cryptos représentant le capital social échangé. Ces jetons seraient alors valorisés comme des actions sur un marché ou échangés contre des expériences et des occasions spéciales au sein de notre écosystème communautaire. Ce changement encouragerait à son tour les types de comportements culturels que nous voulons voir chez les membres de notre communauté.

En ayant un dossier pérenne des transactions de capital social, nous pourrions également créer des cartes de réseaux sociaux pour mieux comprendre la dynamique sociale de notre communauté et le rôle que jouent les individus dans ce réseau. Ces cartes favoriseraient l’élaboration de stratégies de renforcement des communautés et de mobilisation.

Quand le capital social de chacun devient un jeton crypto qui permet d’engranger du capital social, de le gérer et de le mobiliser pour entrer en contact avec les autres, on se retrouve inévitablement devant une vaste entreprise de gestion de la norme sociale et du comportement. Pis encore, on se coupe en bonne partie de la confrontation nécessaire avec ceux qui adhèrent à des valeurs sociales différentes des nôtres.

Au total, il y a, dans l’ensemble de ces propositions une grande crainte de l’épreuve du réel.

Ceux qui conçoivent ces merveilleuses technologies oublient que, après tout, vouloir continuer à se déplacer, c’est vouloir rencontrer l’autre, les autres, passer physiquement et non virtuellement de chez soi à ailleurs.

© Commentaires : Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2018