De l’intelligence des critiques de cinéma, de photographie, de musique et de littérature

Les critiques d’art ont l’intelligence de se servir du travail des autres pour gagner leur vie, ou du moins, pour en tirer certains revenus.

Sans jamais être confrontés à l’épreuve du réel, les critiques d’art peuvent se permettre de donner leur opinion, car ils savent fort bien que la seule critique qu’ils pourront recevoir est celle d’être critiqués à propos de leurs propres critiques. Et c’est bien d’une opinion dont il s’agit, car si on ne produit pas soi-même un documentaire, une oeuvre photographique, un pièce musicale ou un roman, il ne peut effectivement s’agir de rien d’autre qu’une opinion.

L’épreuve du réel, dans le domaine des arts, renvoie à cette idée d’être confronté au fait de produire ou créer soi-même une oeuvre et de la laisser vivre par elle-même. Ici, le seul juge, c’est le public. Autrement dit, celui à qui est destinée l’oeuvre. Si le public n’aime pas l’oeuvre en question, il ne l’aime pas, et peut même la détester ; c’est une question d’opinion personnelle. S’il l’apprécie, encore là, ce n’est qu’une question d’opinion personnelle. À l’inverse, le critique d’art, du haut de son savoir, prétend guider le public dans ses choix culturels en clamant, du haut de sa tribune médiatique, qu’il sait ce qui est culturellement préférable pour le grand public. À ce titre, Wikipedia nous dit que « la critique d’art est l’art de juger les œuvres de l’esprit […]. Le critique d’art agit ainsi comme « guide du goût du public » ».

Le travail des critiques d’art, depuis les débuts du journalisme, il y a environ 150 ans, s’est graduellement institutionnalisé, c’est-à-dire qu’il est devenu une donnée incontournable dans l’évaluation des œuvres. Ce faisant, chaque critique de telle ou telle oeuvre est susceptible de faire d’une oeuvre un échec ou un succès, d’où la fonction commerciale du critique d’art. Heureusement, cette affirmation ne résiste pas à l’épreuve du réel, car combien de fois une oeuvre d’art a-t-elle été décriée par les critiques d’art, alors que le public y a trouvé son compte et l’a particulièrement appréciée ?

Qu’une oeuvre ne cible qu’un public de connaisseurs ou une élite, soit. C’est donc ce public qui jugera de la qualité de l’oeuvre. Qu’une oeuvre cible un large public, soit. C’est donc ce public qui jugera de la qualité de l’oeuvre. Par exemple, depuis que la société Walt Disney a racheté la franchise Star Wars, nombreux sont ceux qui pensent que Walt Disney a totalement dilué l’oeuvre de Georges Lucas. D’autres, y trouvent là un pur divertissement qu’ils apprécient. Certains critiques de cinéma considèrent que les films de super-héros sont une véritable plaie, alors qu’ils font salles combles. Certains critiques de cinéma considèrent que les films de Quentin Tarantino sont d’horribles sous-produits du cinéma. Certains critiques de cinéma pensent que Woody Allen n’a plus rien à dire, que Martin Scorcese aurait fait son temps, etc., etc., etc. Mais au final, ce ne sont là que des opinions et rien d’autre.

Ces constats nous renvoient inévitablement à la question de l’épreuve du réel. Qu’est-ce que l’épreuve du réel ? Fondamentalement, l’épreuve du réel est une prise de risque. C’est de se placer volontairement dans une position déstabilisante et attendre d’être jugé. Être jugé non pas par les pairs, mais être jugé par tous ceux qui sont en mesure d’être atteints par une oeuvre quelconque. C’est là un exercice difficile auquel de rares critiques d’art seraient prêts à se soumettre en produisant eux-mêmes une oeuvre d’art ; ils savent trop bien qu’ils seront rattrapés par le réel en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.

L’avantage principal d’une opinion, dans le domaine culturel, c’est qu’elle n’a pas besoin d’être confrontée à l’épreuve du réel. D’où le métier de critique d’art.

Autrement, étant donné que le réel est un juge implacable, qui se souvient des noms des critiques d’art qui ont évalué les œuvres de Balzac, Victor Hugo, Hemingway, Picasso, Dali, Charlie Chaplin, Stanley Kubrick, etc. Le nom de ces critiques d’art sont tombés dans l’oubli, parce que ces derniers n’ont pris aucun risque. Cependant, ces critiques d’art auront eu l’intelligence de vivre du travail des autres, alors que les autres en question n’auront peut-être même pas réussi à vivre de leurs propres œuvres d’art.

Finalement, il n’y a aucune honte à un être critique d’art, du moment que le critique d’art accepte le fait qu’il est reconnu comme étant une personne qui ne prend aucun risque,  qui n’émet qu’une opinion, et qui prétend guider le goût du public. À l’inverse, il n’y a aucune honte à être une personne qui crée des œuvres d’art, car le public sait que cette personne a pris un risque et qu’elle est tout à fait consciente de cette prise de risque et des conséquences qui peuvent en découler.

© Pierre Fraser, sociologue, 2018


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s