Pour qui fait-on un documentaire ?

L’ethnologue et cinéaste français Jean Arlaud (1938-2013)  disait, « Quand on fait un film, on entre dans l’écriture. […] C’est un regard qu’on porte sur la réalité […] un point de vue, où l’on construit l’image1. »

Pour sa part, l’anthropologue Fabienne Wateau souligne que « Le film relève de l’écriture, car il régit les mêmes principes qui président à la forme, l’intention et la destination de l’écrit, filmique ou non. […] Mes films sont, dans la mesure du possible, aussi épurés que mes textes. Plutôt courts, ils laissent une place à l’ethnographie, aux gestes, aux pratiques, comme aux discours et aux logiques. Néanmoins mes films disent des choses que je ne sais pas écrire avec des mots2. »

En ce qui me concerne, en tant que sociologue et sociocinéaste, il s’agit, à travers le medium qu’est le documentaire, de rendre compte de différentes réalités sociales, de voir comment les institutions influencent les individus, tout comme de voir comment les individus influencent en retour les institutions. Il s’agit bien là de sociologie.

Mes films ou documentaires, bien qu’épurés (couper au montage autant que faire se peut), et même s’ils ont une portée sociologique affirmée, ne doivent en aucun cas faire l’économie ni d’émotion et de sensibilité, ni d’art et de science. Après tout, ce sont des êtres humains dont il est question. À mon avis, un documentaire, pour avoir une certaine portée, doit faire en sorte que l’auditeur soit portée par une histoire, car « le film est avant tout une immersion, un moment, une surprise3 ».

Par exemple, dans mon documentaire « J’ai faim… », l’auditeur peut rapidement s’identifier à tous ces gens qui, dans une banque alimentaire, tendent les mains pour recevoir des denrées et les mettre dans leurs sacs. Comme me l’avait partagé l’historienne Nicole Lang de l’Université de Moncton (campus d’Edmundston), « En voyant ton documentaire, à certains moments, les larmes me sont venues aux yeux… Jamais je n’aurais pensé que, dans une ville comme Québec, le problème pouvait être aussi criant… ». Et pourtant, dans ce documentaire, je n’ai en rien sacrifié la rigueur académique au profit des émotions et des sensibilités. J’ai juste réussi à trouver le juste équilibre entre émotion et sensibilité,  entre art et science. Et il est là tout le défi.

L’autre défi est bien celui du public cible. Pour qui réalisons-nous des films, pour quels types de publics, à quelles fins ? Comme le remarque Fabienne Wateau, pour certains, le film doit être « complet », comprenons par-là, rigoureux scientifiquement, sans erreur, rassasiant, pédagogiquement efficace. Pour les seconds, prêts à se laisser porter quelques instants par une histoire, le film est avant tout une immersion, un moment, une surprise, et ceux-là acceptent plus volontiers de sourire ou rire, faisant place aux autres sens et émotions qu’un film peut convoquer4. »

Si on se fonde sur ce que propose Fabienne Wateau, le documentaire doit rejoindre différents publics, sans pour autant sacrifier aux exigences d’un public en particulier. Si on s’en tient à une démarche trop rigoureusement académique, on se prive d’un plus large public. Si on s’en tient à une démarche trop centrée sur le grand public, on risque de se faire dire par les premiers que nous avons manqué de rigueur. Et comme je l’ai déjà dit ailleurs, un documentaire n’a pas à convaincre, il a à trouver son public. Et c’est vraiment dans cette perspective, à mon avis, qu’il faut monter un documentaire.

Actuellement, je travaille sur deux documentaires. Le premier concerne les gens à mobilité réduite et le second concerne la sauvegarde du patrimoine religieux au Québec. On comprendra aisément que les auditeurs seront interpellés par les difficultés auxquelles sont confrontés les personnes ayant des problèmes de mobilité, tout comme ils seront interpellés par la suppression de ce noyau social central que furent les églises dans les quartiers. Et c’est justement sur cette interpellation que les données factuelles et la rigueur académique doivent se superposer, et non l’inverse. À mon avis, et cet avis n’engage que moi-même en tant que sociologue, l’interpellation de l’auditeur (émotion et sensibilité) doit être le véhicule par lequel il devient possible de poser une réflexion argumentée (science et rigueur factuelle).

Autre exemple, je travaille présentement, avec mon collègue sociologue Roger Drolet, sur un projet de documentaire à propos de l’état du journalisme, et nous savons que trois phénomènes convergents ont eu un impact majeur sur le journalisme : la numérisation et la dématérialisation des contenus ; la perte significative de revenus publicitaires ; les faits alternatifs. Partant de là, comment doit-on structurer la trame discursive du projet à présenter à des journalistes et à un plus large ?  Comme je l’ai déjà souligné, là est tout le défi.

Autrement, je réalise parfois des capsules vidéo pour la Société des Dix, un groupe de chercheurs qui publie, depuis 1935, un cahier chaque année, et dont la mission est de rendre compte de différentes réalités québécoises. Ces capsules n’ont pas à répondre à tous les critères d’un documentaire, car il s’agit de présenter des faits. Par exemple, la capsule Les aspirations des familles québécoises et la capsule L’année terrible de P.J.O. Chauveau représentent fort bien cette approche. Et le public cible de ce type de capsule vidéo est bien celui qui exige de la rigueur académique.

Donc, le message à passer à tel ou tel type de public détermine le format. S’il s’agit d’un public qui exige de la rigueur académique, le format à privilégier sera celui de la capsule vidéo factuelle. Autrement, le format à privilégier sera celui du documentaire en mesure de rejoindre une multitude de publics, sans pour autant sacrifier à une certaine rigueur.

Finalement, le documentaire est avant tout une question « de goûts, de choix, d’émotions et de sensibilités, art, science et images [qui] n’ont pas cessé de nous ravir, et de se construire, sans conflit, conjointement ou séparément5. »

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue et sociocinéaste, 2018

Références
1 Commentaire apporté à la journée d’étude sur le cinéma que la revue Recherches en Anthropologie au Portugal avait aussi organisé en 2004 (non publiée).
2 Wateau, F. (2014), « Films, terrains et anthropologie : à propos d’images et d’écrits », Cadernos de Arte e Antropologia, Salvador-BA, vol, 3, n° 1,  p. 77-89.
3 Idem.

4 Idem.
5 Idem.


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