Un documentaire ne sert pas à convaincre

Dans mon article précédent intitulé À quoi sert un documentaire, sinon à être voué à l’inutilité ?,  j’ai mentionné que « essentiellement, un documentaire, s’il vise à dénoncer une situation, risque de se retrouver dans la catégorie des documentaires inutiles. Ce que j’entends par là, c’est que la situation dénoncée, dans 5 ou 10 ans, aura la plupart du temps empirée, ou au mieux, ce sera maintenue. »

J’y ai également avancé l’idée que les documentaires de Michael Moore, Farenheit 9/11 et Farenheit 11/9 qui dénoncent et pourfendent la droite républicaine américaine ont amené au pouvoir un certain Donald Trump. Mieux encore, son documentaire Bowling for Columbine (2002) n’a strictement rien changé au phénomène des armes à feu aux États-Unis ; la situation a empiré d’année en année. Autrement, le célèbre documentaire Supersize Me (2004) de Morgan Spurlock n’a en rien changé la course vers la prise de poids, et les chaines de restauration rapide font encore de très bonnes affaires.  Pour sa part, le documentaire Food inc. (2008) du réalisateur Robert Kenner, qui dénonce les effets dévastateurs de l’industrie agroalimentaire sur l’environnement et la santé, n’est pas parvenu à modifier les pratiques du complexe agroalimentaire.

En fait, quand on y regarde de près, le documentaire prêche avant tout à des convertis, à tous ceux qui sont sensibilisés à une cause. Mieux encore, comme il est impossible de convaincre efficacement ceux que l’on pense du mauvais côté de l’équation par des arguments, et que seule la réalité au ras des pâquerettes est efficacement en mesure d’y parvenir par la démonstration, en ce sens, le documentaire ne sert pas à convaincre.

Alors, s’il est impossible de convaincre par des arguments (on aura beau faire tous les documentaires du monde pour dénoncer le néolibéralisme, rien ou si peu sera susceptible de changer – les films du cinéaste britannique Ken Loach en sont un bon exemple), et si seule la réalité soit en mesure d’y parvenir, le documentaire doit donc montrer la réalité. Non pas une réalité idéalisée par une quelconque idéologie, mais bien la réalité telle qu’elle se présente à la caméra.

Et il est là tout le défi, montrer des réalités objectives. Alors que l’on sait très bien que ce que la caméra montre est totalement objectif, en ce sens qu’elle saisit une réalité, ce qu’elle montre est aussi subjectif, car elle est le résultat d’un cadrage voulu de la part de la réalisateur.

Que penser de ce constat ? Je suis totalement acquis à l’idée qu’il est impossible d’arriver à montrer, avec la caméra, des réalités objectives, qui elles, arriveraient à convaincre.

Aussi paradoxale que la chose puisse paraître, un documentaire doit arriver à conforter les adhérents à une cause, et dans le même souffle, il doit arriver à les choquer et les provoquer. Certes, ce genre de documentaire ne fera pas facilement son chemin, mais les défenseurs d’une cause et leurs pourfendeurs n’auront pas le choix de porter eux-mêmes un jugement critique.

En somme, le documentaire ne doit pas servir une cause, ni surtout chercher à convaincre, mais faire en sorte que l’auditeur puisse exercer son jugement critique. Défi immense s’il en est…

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue et sociocinéaste, 2018

 

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