Investir dans son capital humain (3)

►  Consommation

Dans les deux articles précédents (1, 2), nous avons vu comment les hipsters ont été à l’origine d’un nouveau type de consommation, la consommation discrète, et comment cette dernière redéfinit notre relation commune au statut social.

Concrètement, le capitalisme nous somme d’investir notre capital dans les biens matériels pour faire rouler l’économie. Il y a, d’une part, la masse qui investit dans les « vieilles nouveautés » dont le prix a chuté en raison de l’offre grandissante : ce sont ceux qui aspirent au statut socioéconomique plus élevé, mais qui sont toujours à la traîne des classe supérieures desquelles ils s’inspirent. Pour eux, le statut est davantage projeté ou paradé que réel.

D’autre part, il y a ceux pour qui la consommation est une réaction de distinction par rapport au mode de consommation effréné de la masse. Ils consomment des produits de marque avec une appellation qui suggère une éthique reconnue. Ils sont écoresponsables et consomment des produits locaux portant la mention « directement du producteur à votre assiette » ou « fait main dans un chalet en bois rond entouré d’épinettes avec des méthodes ancestrales ». Si ce mode de consommation réfléchi est louable, les hipsters participent tout de même à lancer ces vagues de nouvelles nouveautés récupérées par les entreprises qui mettent en marché des produits « similaires » et à bas prix pour la masse.

Tout n’est cependant pas perdu, puisque la consommation discrète, puisqu’elle prend le corps et le soi comme objet d’investissement futur, est en fait la réalisation de l’individu du futur : celui qui se choisit définitivement comme nouvelle nouvelle chose. Il se pourrait bien, au bout du compte, que cette consommation discrète ne soit pas seulement qu’un expédient, car dans une société néolibérale, investir dans soi — instruction, bien-être, mode de vie sain —, devient ce par quoi doit passer l’émancipation de l’individu.

Depuis 1985, la tendance est à une augmentation de l’autonomisation de l’individu et au délestage étatique. Autrement dit, l’augmentation de la charge des capacités individuelles pour faire face à l’emprise des mécanismes du marché à l’ensemble de la vie a graduellement amené l’individu à devenir de plus en plus autonome. Dans une société abandonnée à la prédation du capital, de la finance, de l’économie et de l’Ordre marchand, devenir l’architecte de sa vie est un impératif.

Et les hipsters, cet avant-garde de la consommation qui émerge actuellement, ont fort bien compris que devenir l’entrepreneur de soi-même n’est pas seulement un impératif pour socialement se positionner, mais une condition sine qua non. Soit on joue selon les règles du jeu et on fait sa place en société, soit on ne joue pas selon les règles du jeu et on se place volontairement et sciemment en dehors des possibilités que celle-ci est en mesure d’offrir. Le problème, c’est qu’il y en aura toujours qui ne seront pas capables de jouer selon les règles du jeu pour différentes raisons, autant personnelles que collectives.

Au vu et au su d’un tel constat, investir dans son capital humain (instruction à de hauts niveaux, bien-être, mode de vie sain) est le seul capital dans lequel il faut désormais investir.

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© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue / texte, 2017