Investir dans son capital humain (2)

►  Consommation

Cette consommation discrète des hipsters, comme nous l’avons vu dans l’article précédent,  que l’on peut également qualifier d’indirecte, est devenue un raccourci par lequel cette nouvelle élite signale son capital culturel aux autres classes sociales. Par exemple, manger un lunch préparé à la maison ne contenant que des aliments que les nutritionnistes considèrent comme étant sains, versus un lunch qui ne contient que des aliments transformés, est déjà le signe social d’une connaissance « supérieure » à la dernière.

Un plaisir santé annoncé par les antioxydants des canneberges pour une clientèle privilégiée

Autre exemple, en fonction du groupe dans lequel on s’insère socialement, se balader avec une copie du magazine Wired ou du magazine The Economist signale respectivement l’appartenance à une classe techno très branchée et à une classe économiquement bien informée. Ces petits détails ne sont pas sans conséquences symboliques, socialement parlant. D’ailleurs, Claude Lévi-Strauss ne disait-il pas que les symboles sont plus réels que ce qu’ils symbolisent, et que le signifiant précède et détermine le signifié1 ? Par exemple, lire Michel Onfray (signifiant) — malgré tout ce que l’on pourra dire de négatif à propos de Michel Onfray — signale à l’autre non seulement que l’on s’intéresse à la philosophie, mais que l’on se positionne aussi socialement comme une personne qui est en mesure de mener une réflexion argumentée (signifié).

Autre exemple, dire que l’on n’écoute pas telle ou telle émission de télévision populaire destinée à un grand public, nous positionne dans une classe plus « éclairée ». Dire que l’on est un cord cutter (ne pas avoir le câble à la maison), signale notre appartenance à une génération constamment branchée à Internet. Ce à quoi tous ces gens s’activent, c’est d’arriver à saisir ce qui est dans l’air du temps, le zeitgeist, la nouvelle nouvelle chose qui aura le potentiel de transformer le monde et lui offrir un Avenir radieux.

Keen Shoes propose à tous la vie hybride, un concept qui ne veut strictement rien dire

La consommation discrète est aussi une pratique contraignante. Toute personne qui ne souscrit pas au credo du corps sain soumis à une autovigilance constante, toute personne qui ne souscrit pas au credo de la saine alimentation, toute personne qui ne souscrit pas au credo de la mise en forme, ne peut, à l’évidence prétendre à la consommation discrète, car la consommation discrète doit tout de même se faire voir, se faire remarquer, ne serait-ce que par l’apparence du corps. Le corps devient l’ultime symbole de la consommation discrète, en reflète les valeurs, en montre également la vertu, car dans notre société, il y a cette idée prégnante de la contenance de soi et de la gouvernance de soi où une saine alimentation et une activité physique régulière contribueraient au développement d’un individu sain de corps et d’esprit, robuste, résilient et performant. C’est sur cette base que se construit et s’élabore la consommation discrète.

Un pain dont l’apparence n’a rien d’industrielle serait gage de santé et de saine alimentation

Cette nouvelle classe aspirationnelle en est aussi arrivée à une autre conclusion : celui ou celle qui a le plus de chances d’être sélectionné et de conforter son statut social ou d’acquérir une grande mobilité sociale dans une économie technolibérale est celui ou celle qui maîtrise au moins un instrument de musique, excelle dans au moins un sport, maîtrise deux ou trois langues étrangères, a une majeure et une mineure dans des domaines non connexes (exemple : philosophie et biochimie), a aidé à construire une école ou un hôpital dans un pays défavorisé, fait du bénévolat et réussit à s’investir dans un passe-temps exigeant comme le vélo de montagne ou le défi Iron Man. C’est aussi sur cette base que se construit, s’élabore et se façonne la consommation discrète.

La connaissance de ces normes sociales apparemment peu coûteuses est elle-même un rite de passage pour cette nouvelle classe aspirationnelle. Mais le plus important, c’est que cet investissement dans une consommation discrète reproduit des privilèges sociaux d’une façon que la consommation ostentatoire n’arrivait pas du tout à faire. Alors que la consommation ostentatoire situait l’individu dans le moment et sans peu de résultats concrets pour le futur, la consommation discrète, pour sa part, inscrit définitivement l’individu dans la durée sur le plan social, en détermine son statut et les privilèges qui lui sont associés.

Le café et sa présentation signale l’appartenance à une certaine classe sociale, définit visuellement ses valeurs
mobilité sociale

En ce sens, nos actuels hipsters sont de facto les représentants de cette consommation discrète — ils sont l’avant-garde de ce qui se dessine en tant que consommation discrète pour les années à venir. Tout juste derrière eux, une nouvelle génération, fortement scolarisée et privilégiant par-dessus tout l’investissement en capital dans sa propre personne, la nouveauté et ce qui est tendance, s’affaire essentiellement à acquérir des connaissances sociales et académiques précises qui lui permettra de s’infiltrer dans certains réseaux sociaux qui, à leur tour, contribueront à lui ouvrir la voie à des emplois d’élite et à des contacts sociaux et professionnels pertinents.

En bref, une consommation discrète conférerait de la mobilité sociale.

►  Consommation

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue / texte, 2017