À quoi sert un documentaire, sinon à être voué à l’inutilité ?

Essentiellement, un documentaire, s’il vise à dénoncer une situation, risque de se retrouver dans la catégorie des documentaires inutiles. Ce que j’entends par là, c’est que la situation dénoncée, dans 5 ou 10 ans, aura la plupart du temps empirée, ou au mieux, ce sera maintenue. Il suffit de voir à quel point Michael Moore s’est acharné sur Georges W. Bush avec Farenheit 9/11 (2004) et sur Donald Trump avec Farenheit 11/9 (2018), pour constater à quel point la situation politique n’a pas changé d’un iota et que la droite se porte fort bien au pays de l’oncle Sam. Il faut aussi voir à quel point le film Bowling for Columbine (2002) de Michael Moore n’a strictement rien changé au phénomène des armes à feu aux États-Unis ; la situation a empiré d’année en année.

La même chose vaut pour les documentaires qui font œuvre de pédagogie, ceux qui montrent les dérives de la droite et des méchants capitalistes, ceux qui dénoncent les pratiques de certaines industries, ceux qui annoncent l’apocalypse climatique, ceux qui dénoncent les inégalités sociales (je suis tombé dans ce piège), etc., etc., etc. En somme, tous les documentaires qui traitent de phénomènes de société dont tous ont entendu parler sur les chaines d’information en continu ou sur Internet.

Pire encore, tous les documentaires qui ne veulent pas se prendre pour un produit de consommation, mais qui veulent plutôt afficher la vertu de leur réalisateur et leur dévouement aux grandes causes sociales. Ce sont les pires de tous les documentaires, moralisateurs à souhait et donneurs impénitents de leçon (j’ai déjà été ce genre de sociocinéaste qui carbure à la moraline).

Si, dans les années 1960 et 1970, la gauche était cool parce qu’elle défendait ceux qui étaient exploités par le système, cette gauche n’est plus cool du tout. Le tour du jardin de cette gauche a été fait. Cependant, la nouvelle gauche, celle qui est dorénavant inclusive, racialiste et identitaire devient soudainement intéressante pour un cinéaste. Toutefois, quand on y regarde le moindrement de près, il n’y a strictement aucun intérêt à faire un documentaire à son sujet, car elle est déjà omniprésente dans les médias de masse qui lui font les yeux doux. Pourquoi lui donner du temps d’attention médiatique supplémentaire ?

Concrètement, si on part du fait que le documentaire est un divertissement comme le sont un livre ou de la musique (peu importe le support), et si on part du fait qu’un documentaire est avant tout un divertissement comme l’est un film de fiction, il faut dès lors se dire qu’un documentaire est essentiellement un produit de consommation et rien d’autre. Évidemment, les puristes monteront aux barricades comme ils y ont toujours monté, mais on s’en fout un peu…

Si on revient au cas de Michael Moore, et même si ses documentaires n’ont rien changé à la situation politique aux États-Unis, et même s’ils ont parfois rapporté des sommes importantes aux box-office, il faut se dire que Michael Moore ne fait pas des documentaires, il fait du cinéma. Autrement dit, il divertit les gens, et c’est ce à quoi s’attendent les gens, être divertis par un produit de consommation capable de les faire déplacer un vendredi soir dans une salle de cinéma.

Partant de là, pourquoi est-ce que je m’entête à faire des documentaires en portant mon chapeau de docteur en sociologie ? Parce qu’il n’y a rien de plus agréable que de présenter tous les points de vue. Si je traite des banques alimentaires, je veux montrer qu’il y a des gens qui ont réellement besoin de ce service, mais je veux aussi montrer qu’il y a des gens qui ont un bon emploi bien rémunéré grâce aux banques alimentaires.

Si la sociologie m’a appris une chose, c’est que le monde n’est ni noir ni blanc, qu’il est tout en nuances, qu’il a son lot d’exploités et d’exploiteurs, de moutons et de prédateurs, de pédants et d’ignares, de donneurs de leçons patentés et de gens qui aident vraiment leur prochain, d’élites qui disent se préoccuper des petites gens et qui s’en foutent totalement, d’entreprises dont la principale fonction dans la vie est de pomper l’argent des contribuables par le biais de subventions gouvernementales, d’organismes communautaires qui s’occupent réellement de gens dans le besoin et qui ont peine à obtenir ne serait que quelques dollars ou euros, d’écolos dégoulinant de morale et d’entrepreneurs avides de pouvoir et d’argent.

C’est ce monde dont je cherche à rendre compte, ce monde imparfait et qui le sera toujours. C’est notre monde, et non pas une version idéalisée ou idéalisable de celui-ci (ce que cherchent trop souvent à faire les documentaires). Et c’est cette imperfection qui m’intéresse, parce qu’elle est divertissante. Et c’est bien là le rôle du cinéma, divertir. Et si, dans le divertissement, chacun y trouve son compte pour mener sa propre réflexion sur la société, pourquoi pas ? Mais je ne serai pas celui par qui cette réflexion arrive, car divertir est au centre de ma démarche sociologique. En ce sens, si ma démarche peut rejoindre plus de gens qu’un article scientifique de sociologie publié dans une revue académique qui n’est lu, au demeurant, que par une cinquantaine de personnes, j’aurai réellement fait de la sociologie. Et Dieu sait qu’il y a tout un débat à faire autour de l’utilité de la sociologie…

Finalement, divertir, en présentant le monde tel qu’il est et non en l’idéalisant, devrait être la préoccupation centrale de tous ceux qui désirent faire des documentaires. Mettre de côté toute ambition moralisatrice et donneuse de leçons est ce à quoi il faut s’astreindre. Montrer la complexité du monde sans juger de ses défauts et  de ses qualités, voilà le but à rechercher.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2018


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s