Sauvegarde du patrimoine religieux, la portée d’un documentaire

►  Patrimoine religieux

Depuis les 5 dernières années, s’il y a une chose que j’ai apprise, c’est qu’un documentaire, une fois disponible sur les grandes plateformes de diffusion, devient non pas le témoin d’un événement, mais plutôt le porte-parole de ce même événement. Je m’explique. Lorsque j’ai réalisé le documentaire « Bassin Louise, un plan d’eau accessible à tous », l’un des intervenants, Léonce Naud, m’avait fait part d’une réflexion tout à fait pertinente :

« Pendant presque 20 ans, nous avons déposé des mémoires auprès des autorités, nous avons également tenu des activités de baignade au Bassin Louise, nous avons rencontré des élus, nous avons tenu des séances d’information, nous avons contacté les grands médias, et rien n’a bougé. La différence avec un documentaire, c’est que le documentaire est dérangeant, car il est là, toujours disponible, entre dans la tête des gens et fait son chemin. »

Léonce Naud tient là un point, mais il passe aussi à côté de quelque chose d’important : la portée de la démarche. En fait, si un documentaire se concentre trop sur l’aspect strictement local, il n’aura qu’une portée locale. Et c’est ce que j’ai constaté avec le documentaire à propos du Bassin Louise, sa portée n’est que locale et ne peut franchir la barrière de la ville de Québec, même si plusieurs villes sont confrontées au même genre de problème. Est-il possible de passer outre cette « fatalité » ? La réponse à cette question est oui. Comment y parvenir ? Voilà toute la question !

Lorsque j’ai réalisé le documentaire « J’ai faim… », qui porte sur la réalité des banques alimentaires, j’ai plutôt travaillé sur l’aspect « universel » de ce problème, c’est-à-dire que j’ai découpé la trame narrative en trois étapes : (i) présentation du problème ; (ii) initiatives existantes qui fonctionnent ; (iii) évolution du problème. Ce faisant, j’ai en quelque sorte fait de la « pédagogie », bien que je me garde de faire de la pédagogie au sens strict du terme. Comme le souligne le documentariste Michael Moore, si, avec un documentaire, vous désirez faire de la pédagogie, ne faites pas de documentaire et recyclez-vous en professeur. Il s’agit là d’un point que je concède à Michael Moore, et c’est que ce j’ai évité de faire avec le documentaire « J’ai faim… ». En fait, tout est dans le traitement de la trame narrative.

Partant de ces quelques constats, comment devient-il dès lors possible de traiter le problème de la sauvegarde du patrimoine religieux dans un documentaire, afin que celui-ci puisse éventuellement servir à d’autres communautés qui seraient confrontées à ce genre de situation. En fait, l’expérience des cinq dernières années en tant que sociocinéaste (sociologue qui a mal viré et qui fait de la sociologie visuelle !) m’a appris que suivre les gens impliqués dans leur démarche devient, sans qu’on s’en rende compte, un parcours « pédagogique » qui montre ce qui fonctionne, ce qui réussit plus ou moins bien, et ce qui aboutit dans le vide.

Concrètement, une démarche de sauvegarde du patrimoine religieux est avant tout une démarche de citoyens impliqués et engagés, donc, dans une certaine mesure, par essence émotive. Cependant, elle est aussi très pragmatique, car les citoyens sont impliqués dans une démarche de recherche de solutions. Et les solutions, quant à elles, ne sont pas légions. Il y a donc là toute une juste mesure que le sociocinéaste doit arriver à saisir et montrer, afin de construite sa trame narrative. Et cette trame narrative doit faire en sorte que n’importe lequel groupe de citoyens qui désire sauvegarder son patrimoine religieux puisse s’identifier, ne serait-ce même qu’en partie, aux citoyens qui sont dans le documentaire.

Le réalisateur Martin Scorcese disait que la finalité d’un documentaire c’est avant tout « le pouvoir de l’art pour changer les gens » et « de trouver le ton, la balance qui semble juste ». Et quelle est cette juste balance dans un documentaire qui se propose de sauvegarder le patrimoine religieux ? La réponse à cette question tombe sous le sens : suivre les citoyens engagés dans le processus, leur laisser la parole, filmer leurs débats, filmer en solo les citoyens qui se sentent à l’aise devant une caméra, c’est-à-dire capter leurs propos dans un certain format de proximité, pour faire en sorte que l’auditeur s’identifie à l’intervenant, et se dise que, lui aussi, peut s’impliquer et comment il peut s’impliquer.

Quelle longueur pour un tel type de documentaire ? L’expérience m’a enseigné que ce genre de documentaire ne doit pas dépasser les 30 minutes. Pourquoi ? Parce que l’auditeur doit rapidement être interpellé, doit rapidement se faire une opinion afin de susciter chez lui la volonté d’un certain engagement.

Mais le plus important, c’est que le documentaire doit systématiquement interpeller les différents paliers d’autorités auquel il s’adresse. Si les citoyens impliqués dans le documentaire sont les porteurs du projet, leurs paroles et leurs actes doivent montrer par l’évidence que les autorités doivent s’attendre à être talonnées, car un documentaire, à l’inverse d’un rapport ou d’un mémoire, ne peut être « tabletté » ou se retrouver dans la filière n° 13 d’un politicien. Il est toujours disponible…

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2018