Émile Durkheim et le diagnostic de notre société actuelle

À l’échelle mondiale, nous vivons actuellement d’énormes turbulences sociales et politiques. Au niveau institutionnel, la démocratie libérale est menacée par la montée de l’autoritarisme et de l’extrémisme d’extrême droite. Au niveau local, nous semblons vivre dans une époque de plus en plus angoissée, engendrée par des conditions économiques précaires et l’érosion progressive des normes sociales communes. Comment est-il possible de traverser cette période difficile et particulièrement désorientante ?

Emile Durkheim, l’un des pionniers de la sociologie, est décédé il y a 101 ans ce mois-ci. Bien que peu de personnes, en dehors des départements de sciences sociales, connaissent son nom, son héritage intellectuel a joué un rôle essentiel dans la formation de la pensée moderne sur la société. Son travail peut éventuellement nous aider à diagnostiquer les problèmes associés à la modernité.

Chaque fois que les commentateurs affirment qu’un problème social est de nature « structurelle », ils invoquent les idées de Durkheim. C’est Durkheim qui a introduit l’idée que la société n’est pas seulement composée d’un ensemble d’individus, mais aussi de structures sociales et culturelles qui s’imposent à l’action et à la pensée individuelles, voire les façonnent. Dans son livre Les règles de la méthode sociologique, il appelle ces structures des « faits sociaux ».

Un exemple célèbre d’un fait social se trouve dans l’étude de Durkheim sur le suicide. Dans cet ouvrage, Durkheim soutient que le taux de suicide d’un pays n’est pas aléatoire, mais reflète plutôt le degré de cohésion sociale au sein de cette société. Il compare le taux de suicide dans les pays protestants et catholiques, concluant que le taux de suicide dans les pays protestants est plus élevé parce que le protestantisme encourage l’individualisme sauvage, tandis que le catholicisme favorise une forme de collectivisme.

Ce qui était si novateur dans cette théorie, c’est qu’elle remettait en question les hypothèses de longue date sur les pathologies individuelles, qui les considéraient comme de simples sous-produits de la psychologie individuelle. En adaptant cette théorie à l’époque contemporaine, on peut dire, selon Durkheim, que le taux de suicide ou de maladie mentale dans les sociétés modernes ne peut s’expliquer en faisant simplement appel à la psychologie individuelle, mais doit aussi tenir compte de macro conditions telles que la culture et les institutions d’une société.

En d’autres termes, si de plus en plus de gens se sentent déconnectés et aliénés, cela révèle quelque chose de crucial sur la nature de la société.

Le passage du pré-moderne au moderne
Né en France en 1858, fils de rabbin, Durkheim grandit au milieu d’un profond changement social. La révolution industrielle avait radicalement modifié l’ordre social et le Siècle des Lumières avait, à cette époque, jeté le doute sur de nombreuses idées reçues concernant la nature humaine et la doctrine religieuse (spécifiquement judéo-chrétienne).

Durkheim avait prévu qu’avec le passage d’une société prémoderne à une société moderne, qu’il y aurait, d’une part, une émancipation incroyable de l’autonomie et de la productivité individuelles et, d’autre part, une érosion radicale des liens sociaux et des racines identitaires.

Héritier des Lumières, Durkheim s’est fait le champion de la libération des individus des dogmes religieux, mais il craignait aussi qu’avec leur libération de la tradition, les individus tombent dans un état d’anomie (diminution des moyens traditionnels de contrôle), qu’il considérait comme une pathologie fondamentale de la vie moderne.

Pour cette raison, Durkheim a passé toute sa carrière à essayer d’identifier les bases de la solidarité sociale dans la modernité ; il était obsédé par la nécessité de concilier le besoin de liberté individuelle et le besoin de communauté dans les démocraties libérales.

Dans ses années de maturité, Durkheim a trouvé ce qu’il croyait être une solution à ce problème insoluble, la religion, mais pas la « religion » au sens conventionnel du terme. Fidèle à ses convictions sociologiques, Durkheim en est venu à comprendre la religion comme un autre fait social, c’est-à-dire comme un sous-produit de la vie sociale. Dans son classique Les formes élémentaires de la vie religieuse, il définit la « religion » de la manière suivante : « Une religion est un système unifié de croyances et de pratiques relatives aux choses sacrées, c’est-à-dire des choses mises à part et interdites – des croyances et des pratiques qui unissent en une seule communauté morale appelée Église, tous ceux qui y adhèrent. »

Le sacré et la quête de solidarité
Pour Durkheim, la religion est endémique à la vie sociale, car elle est une caractéristique nécessaire de toutes les communautés morales. Le terme clé ici est « sacré ». Par sacré, Durkheim voulait dire quelque chose comme étant incontestable, prise pour acquis, et contraignante, ou émettant une aura spéciale. Partout où vous trouvez le sacré, pensait Durkheim, vous avez là la religion.

Quand les gens décrivent, par exemple, les supporters de football européens comme étant religieux dans leur dévotion à leur équipe locale, ils s’inspirent d’une conception durkheimienne de la religion. Ils signalent le fait que ces supporters sont intensément dévoués à leurs équipes – si dévoués, pourrait-on dire, que l’équipe elle-même, ainsi que les symboles qui lui sont associés, sont considérés comme sacrés.

Nous pouvons penser à bien d’autres exemples contemporains : la relation d’une personne avec son enfant ou son partenaire de vie peut être sacrée, certains artistes considèrent l’art lui-même – ou du moins sa création – comme sacré, et les environnementalistes défendent souvent la sacralité du monde naturel.

Le sacré est une caractéristique nécessaire de la vie sociale parce qu’il permet aux individus de se lier les uns aux autres. Par la dévotion à une forme sacrée particulière, nous devenons liés les uns aux autres d’une manière profonde et significative.

Cela ne veut pas dire que le sacré est toujours une bonne chose. Nous trouvons le sacré parmi les groupes haineux, les factions terroristes et les mouvements politiques revanchards. Le nationalisme sous toutes ses formes implique toujours une conception particulière du sacré, qu’il soit ethnique ou civique.

Mais, en même temps, le sacré est au cœur de tous les mouvements progressistes. Il suffit de penser aux droits civiques, aux mouvements féministes et de libération des homosexuels, qui ont tous sacralisé les idéaux libéraux des droits humains et de l’égalité morale. Le progrès social est impossible sans une conception commune du sacré.

Durkheim avait compris qu’en dépit de tous les risques négatifs associés au sacré, les humains ne peuvent s’en passer. En fait, pour Durkheim, un manque de solidarité sociale au sein de la société ne conduirait pas seulement les individus à l’anomie et à l’aliénation, mais pourrait aussi les encourager à s’engager dans une politique extrémiste. Pourquoi ? Parce que la politique extrémiste satisferait leur désir désespéré d’appartenance.

Partant des réflexions de Durkheim, nous pouvons donc résumer le grand dilemme de la modernité libérale de la manière suivante : comment construire une conception commune du sacré qui nous liera pour le bien commun, sans être victimes du potentiel de violence et d’exclusion inhérent au sacré lui-même ?

Cette question, qui a préoccupé Durkheim tout au long de sa vie, est aussi d’actualité aujourd’hui que jamais auparavant.

© Galen Watts (doctorant), 2018

 

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