Michael Moore et la guerre du territoire médiatique

Fahrenheit 11/9 de Michael Moore est l’un de ces autres films récents qui soutiennent l’idée que le format du documentaire n’est définitivement pas une nouvelle.

Dans ce documentaire portant sur l’élection présidentielle américaine de 2016 et ses conséquences, Michael Moore porte sa vindicte sur l’establishment progressiste, c’est-à-dire Barack Obama, les deux Clinton, le Parti Démocrate et surtout les médias de centre gauche, comme le New York Times, particulièrement complaisants envers ce même establishment.

Concrètement, le film de Michael Moore met en lumière cette relation inconfortable que les documentaires entretiennent avec le journalisme et les médias d’information, le genre étant souvent rejeté par les médias de masse comme étant trop partial et faisant trop place à l’opinion. À cet effet, le Washington Post a récemment bien résumé la situation dans un article intitulé « Les documentaires ne sont pas du journalisme, et il n’y a rien de mal à cela », tout en établissant un clivage certain entre le format de type documentaire et le « vrai » reportage.

À notre avis, cet argument est sans fondement, tout simplement parce que les documentaires présentent un point de vue, provoquent parfois une réaction émotionnelle,  racontent des histoires visuelles puissantes avec une certaine licence artistique, et n’ont pas pour but d’être des reportages totalement factuels sur les événements qui traversent et travaillent la société. En ce sens, Fahrenheit 11/9 est une bonne riposte à cette position. Mieux encore, il insiste sur le fait que le journalisme écrit prétend ne pas faire dans l’opinion, alors que le New York Times a particulièrement négligé de critiquer l’aile socialiste du Parti Démocrate, ce qui, il va sans dire, est une prise de position (la non-critique), donc une opinion.

Au total, Fahrenheit 11/9 est avant tout une critique argumentée fondée sur une bonne recherche historique, sur des témoignages contemporains et des enquêtes de terrain.  On remarquera également que cette critique est particulièrement bien argumentée dans les segments concernant la crise de l’eau de Flint au Michigan. Ici, Moore fait moins dans l’humour noir qui le caractérise et fait plutôt dans le reportage de fonds.

Autre exemple, Laura Poitras, qui a réalisé le documentaire oscarisé sur Edward Snowden, Citizenfour, a qualifié ses propres films de « journalisme plus », et en ce sens, il est tout à fait compréhensible que les journalistes des médias de masse se sentent menacés par les documentaires qui apparaissent sur leur propre territoire médiatique. Parmi les exemples plus actuels, citons The Silence of Others de Robert Bahar. Tourné sur une période de plus de six ans,  le film documente comment les victimes de la dictature franquiste se battent pour la justice dans une Espagne apparemment déterminée à oublier les horreurs du passé avec le concours complaisants des médias grand public du pays.

Autre exemple, le documentaire allemand The Cleaners, de Moritz Riesewieck et Hans Block, à propos de ces personnes qui purgent les médias sociaux de contenus offensants, tels que la pornographie hardcore et les décapitations, est un très bon exemple de cette plus-value que les documentaires peuvent apporter à un reportage également couvert par les médias. The Cleaners est un film sombre où l’on voit évoluer ces « nettoyeurs » travaillant dans des bureaux (situés aux Philippines) qui jouxtent des décharges où les employés passent leurs journées à regarder des photos et des vidéos qui ont été signalées comme choquantes. En fait, le film est conçu pour nous montrer plutôt que nous parler de la misère de ces personnes qui purgent les médias sociaux, de façon à amener le spectateur à se fondre dans ce sombre environnement de travail. Créer de l’empathie pour ces travailleurs situés à l’autre bout du monde est une habileté particulière de ce type de journalisme d’observation où notre relation avec ceux qui sont à l’écran n’est pas médiée par un narrateur.

Personne ne prétendra que les documentaires sont toujours plus efficaces que les autres formes de journalisme. En fait, ils peuvent être aussi efficaces que n’importe quel autre reportage ou commentaire. Cependant, ils méritent le respect parce qu’ils font partie de la capacité de la société civile à demander des comptes aux décideurs et aux institutions. Et parce qu’ils ont la capacité d’atteindre des publics plus importants sur une plus longue période de temps, plutôt que de disparaître avec le cycle constamment renouveler des nouvelles et des chaines d’information en continu, Fahrenheit 11/9 démontre avec efficacité que le documentaire fait partie du paysage journalistique et qu’il a la capacité à porter un regard critique sur le journalisme lui-même, ce qui n’est pas rien.

Par exemple, l’un des documentaires que nous avons produit et réalisé, « J’ai faim… », va justement dans ce sens, car il perdure dans le temps. Au lieu d’être une simple nouvelle qui sera aussitôt avalée par le cycle médiatique de l’information en continu, il est le témoin d’une situation qui, elle, n’a rien de ponctuelle. En fait, quand le documentaire arrive à montrer des problèmes structurels plutôt que ponctuels (comme le font les nouvelles), il a tendance à perdurer et à s’incruster dans l’imaginaire collectif.

Photo|Société, 2018