Urbanisme tactique et pratique artistique

►  Urbanisme tactique

Dans le contexte de la pratique artistique, l’urbanisme tactique est un renversement du paradigme moderniste, car il est spécifique au site et au contexte1 ― tous les exemples cités sont donc une réponse à une situation particulière dans un moment précis et un lieu donné. L’art est « événementiel »2 est temporel, irruptif, informationnel, exposé et performatif ; il se déroule dans un « espace événementiel », qu’il s’agisse d’une rue, d’un pâté de maisons ou d’un arrondissement. Avec une masse critique, il crée une « ville événementielle », une ville coorganisée par des actions émergentes et locales3. L’urbanisme tactique implique donc un éventail de pratiques créatives, en tant que formes d’art distinctes, inter et transdisciplinaires.

Des arts visuels appliqués à petite échelle (Knitthe City de Londres4) aux arts décoratifs de l’ensemble (Wrapper de Jacqueline Poncelet5 sur Edgware Road à Londres6) et à l’architecture (Assemble’s Folly for a Flyover Project7), la ville est utilisée comme médium, toile et cadre, tout comme laboratoire d’interaction sociale et d’invention. Dans Axis Alley8 à Baltimore, les terrains désaffectés ont été utilisés par les artistes pour unifier les quartiers d’une extrémité à l’autre, tandis que Haque Design and Research9 travaille en architecture interactive afin de créer des environnements numériques réactifs et des installations interactives dans le but de mobiliser des événements de masse.

Du strict point de vue de l’environnement bâti, l’urbanisme tactique fait partie de cette pratique plus large de la création qu’est celle des lieux créatifs. Ainsi, « les secteurs public, privé, sans but lucratif et communautaires s’associent pour façonner stratégiquement le caractère physique et social d’une ville, ou d’une région, ou d’un quartier, autour d’activités artistiques et culturelles10. » Le terme « établissement culturel » est plus que pertinent, car il inclut la notion voulant que les arts soient ancrés dans la culture et ne fonctionnent pas séparément. « Culturel » indique également que la démarche n’est pas principalement motivée par la dimension économique. Par exemple, la campagne New York City Streets Renaissance11, lancée en 2005, a été avant tout un projet initié par la base, et qui a adopté cette approche pour réformer la politique de transport de la ville de New York. La campagne a tout d’abord misé sur les enjeux progressistes du transport et de l’espace public, puis, en collaboration avec les intervenants de la ville, a modifié les politiques, afin de récupérer 49 acres d’espace routier pour les piétons, les cyclistes et les communautés.

Autre exemple, les projets Flat Bread Society12 et Soil Kitchen13 se veulent cette nouvelle forme d’urbanisme dont le but est de défier les systèmes économiques, sociaux et politiques, l’idée étant de déterminer à qui est réservé le droit de « faire » de l’urbanisme : « […] les utilisateurs ordinaires et les habitants de la ville peuvent et doivent adapter les règles d’utilisation de l’espace urbain pour leur propre bénéfice14. » D’ailleurs, le travail varié d’artistes comme Bethany Bristow15, James Reynolds16, et Papergirl17 témoignent de cette approche subversive en plaçant les communautés publiques et résidentielles sur un pied d’égalité avec les artistes, les autorités de la ville et les urbanistes. Autrement dit, l’activité culturelle urbaine renforce les liens entre les personnes, le lieu et la communauté. Concrètement, un artiste peut être l’instigateur d’un projet et en être l’instrument, mais les autres participants, les citoyens et d’autres intervenants en sont des coproducteurs. Partant de là, le paysage urbain est à la fois le matériau de base et la zone d’opération18-19. Par conséquent, il y a une reconstruction des relations et des rôles qui « libèrent des possibilités pour de nouvelles interactions, fonctions et significations20. »

Toujours dans le même ordre d’idées, le projet 2Up2Down21 à Anfield, financé par la Liverpool Biennial22 et dirigé par l’artiste Jeanne van Heeswijk23, a convaincu la boulangerie locale d’utiliser son espace de production et de cuisson dans le but de galvaniser la communauté et de l’amener à réfléchir sur ce à quoi devrait ressembler son avenir.

Une telle participation définit ainsi de nouveaux territoires tout en modifiant et en contestant les limites imposées par les urbanistes, les architectes, les concepteurs, les décideurs et les politiciens.

L’urbanisme tactique se veut donc une approche de guérilla de la conception urbaine, qui responsabilise les communautés sans se laisser prendre dans le long et lent processus des règlements de zonage et de l’utilisation des terrains24, ou de l’élaboration des politiques. Ce modèle de participation civique va donc à l’encontre des formes plus traditionnelles et prescrites d’engagement démocratique sanctionnées par ceux qui sont au pouvoir. Il faut donc voir ces processus d’engagement citoyens comme une forme d’activité qui provient de la base. Ce faisant, des projets d’urbanisme tactique émergent à partir de besoins auto-identifiés au niveau communautaire, et qui, la plupart du temps, ne cherchent pas forcément, surtout au début, l’approbation ou la permission des autorités de la ville.

Dans la notion de Lefebvre du « droit à la ville », les individus et la collectivité agissent en dehors des structures hégémoniques pour façonner leur expérience selon leurs propres agendas. Selon Hirsch, une telle activité est forcément « […] un acte de résistance contre la réduction de l’expérience urbaine. Il insiste sur le droit des artistes, et par extension, de tous les citadins, à s’affirmer en public, de remodeler l’espace urbain en fonction de leurs rêves et de leurs désirs25. »

Les microévénements de l’urbanisme tactique sont donc un défi pour la stabilité globale de la ville et « signifient une relation poreuse et plus productive entre militants de la base et le gouvernement local. Les citoyens et les responsables municipaux peuvent donc travailler ensemble et viser des objectifs communs26. » Par exemple, le projet Proxy27 à San Francisco est parvenu à transformer deux pâtés de maisons en un lieu de rencontres alimentaires, artistiques et culturels, tout en plaidant, dans la foulée, de se garantir l’utilisation à court terme des terres non développées dans la ville, sécurisant ainsi son mandat avec les autorités de la ville.

Autre exemple, la Kresge Foundation28 de Détroit continue d’investir des millions de dollars pour développer l’infrastructure créative de la ville, infrastructure désormais considérée comme un moyen d’atteindre les objectifs communs de « l’opportunité économique à long terme qui favorise l’équité sociale, favorise l’expression culturelle tout en redonnant à la ville son rôle d’épicentre économique29.

Il faut ici préciser que toutes ces interventions sont de nature politique, et qu’elles représentent des défis, petits, mais persistants, envers la propriété privée du domaine public, ses droits d’accès et son utilisation30. Les interventions tactiques urbaines, bien que temporaires et à petite échelle, peuvent avoir un effet durable sur le monde urbain31 en offrant des cadres pour des solutions à plus grande échelle. « [L]es améliorations progressives à petite échelle sont de plus en plus perçues comme un moyen de réaliser des investissements plus substantiels32. » L’urbanisme tactique a donc le potentiel de créer de nouvelles relations avec les urbanistes et les concepteurs, mais aussi avec ses décideurs politiques.

Par exemple, le projet Bristol Playable City33, hébergé par l’organisation artistique du centre-ville de Watershed34, a des partenaires aussi diversifiés que des promoteurs immobiliers, des universités et des entreprises. D’autre part, Intermedia Arts35 à Minneapolis collabore avec les autorités de la ville dans des approches visant la création de parklets36. Autrement, c’est le projet No Longer Empty37, qui occupe des bâtiments vides de New York, et qui, grâce à un programme d’expositions, de performance et de coproduction communautaire, réanime ces espaces et attire l’attention envers les problèmes sociaux, économiques et environnementaux locaux.

Urbanisme tactique

© Photo|Société, 2018