Les méthodes de la sociologie visuelle

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La sociologie visuelle est avant tout une démarche sociologique qualitative dont la finalité est de rendre compte de réalités sociales à travers l’image, qu’il s’agisse du médium de la photographie, du documentaire (film, vidéo) ou du multimédia. Comme le souligne à propos Fabio La Rocca, « L’image doit être pensée comme un texte, c’est-à-dire des tissus capables de former des ensembles de significations dont il est possible de décrire le fonctionnement et les effets induits. Elle est comme un modèle d’expression, de communication, de monstration et de démonstration, un outil qui rassemble les trois principes fondamentaux d’une analyse : la description, la recherche des contextes, l’interprétation1. »

Il est généralement convenu que trois méthodes participent à la pratique de la sociologie visuelle : la sociologie avec les images ; la sociologie sur les images ; la restitution des résultats. En se fondant sur les travaux de John Grady2, La Rocca3 propose les trois distinctions suivantes : sociologie avec les images ; sociologie sur les images ; restitution de résultats.

Sociologie avec les images
Ici, l’image est utilisée comme instrument de collecte des informations. Différentes techniques sont utilisées : photo elicitation ; native image making ; recherche photographique ; enregistrement vidéo de l’interaction.

1. La photo elicitation (entretien avec appui d’images), où le chercheur et l’interviewé se concentrent sur les images sélectionnées par le chercheur. Par exemple, en examinant ces deux images, que pouvez-vous retirer comme informations à propos de cette pratique de la pêche ?

2. La native image making, d’origine anthropologique, est une technique utilisée spécifiquement dans les études des diverses cultures : cette technique est fondée sur le fait de photographier des individus dans leur activité quotidienne et de leur demander de raconter visuellement ces différents aspects de leur vie. Par exemple, la photographie de la page suivante a été prise en 1886 par le commissionnaire de service Edward Bangs de la Chinese Maritime Customs Service des États-Unis. Pendant plus d’une trentaine d’années à ce poste, Edward Bangs a en profité pour documenter, à travers la photographie, le mode de vie des chinois — vêtements, activité économique, vie sociale, tout était prétexte à photographie. Chaque fois, Bang en profitait, lorsque la chose était possible, pour discuter avec les gens de leur mode de vie. À sa façon, Bang faisait de l’anthropologie visuelle, plus spécifiquement de la native image making. Imaginons un instant que le photographe qu’était Edward Bang avait consigné les commentaires du marchand de la photo de la page suivante et avait recueilli les propos des autres membres de sa famille.

▼ A Chinese merchant’s family (© Edward Bangs Drew, 1886)

3. La recherche photographique sur le terrain, fondée sur l’observation participante, où le chercheur prend avec lui la caméra ou l’appareil photo plutôt qu’un dictaphone. Comme dans l’observation participante, trois phases en régissent la pratique : prendre des photos du lieu et des objets d’analyse ; confronter les hypothèses avec les images obtenues ; enregistrer des communications verbales le cas échéant. Il va sans dire que le sociologue qui fait de la sociologie visuelle doit avoir cette capacité à entrer facilement en contact avec les gens dans les situations les plus diverses aux fins de sa recherche.

4. L’enregistrement vidéo de l’interaction, où il s’agit d’enregistrer sous forme vidéo un entretien. Il est alors possible de parler de la communication visuelle comme d’un échange communicatif, c’est-à-dire mettre en commun une relation dans une forme de communication verbale et non verbale.

Sociologie sur les images
Cette méthode se fonde sur l’interprétation, c’est-à-dire l’identification des significations symboliques des images produites dans l’activité sociale et l’explication du processus d’identification et d’analyse des significations symboliques produites dans le but de raconter une histoire. Par exemple, la photo ci-dessous fait partie d’une étude sur les postures sociales et cherche à montrer la signification symbolique du vêtement dans le regard des autres.

▼ Un couple de personnes âgées défavorisées portant des vêtements d’hiver élimés et fatigués

La restitution de résultats
Cette phase consiste en la production et la visualisation des résultats obtenus. Il s’agit ici de traiter l’image comme un modèle d’expression, de communication, de monstration et de démonstration. Cette démarche, avant tout scientifique et qualitative, doit rassembler les trois principes fondamentaux d’une analyse : la description, la recherche des contextes, l’interprétation. Le tout peut prendre soit la forme d’un article scientifique où le texte accompagne les photos, soit la forme d’un documentaire, d’une entrevue ou d’une capsule vidéo.

Constats
Certes, toutes ces techniques peuvent être utilisées pour faire de la sociologie visuelle. Par contre, dans un contexte où l’image prend de plus en plus de place, où chacun avec son téléphone intelligent est en mesure de saisir la réalité (photo, vidéo) et de la diffuser à un grand nombre de personnes par le truchement des médias sociaux, il faut peut-être envisager autrement la pratique de la sociologie visuelle. Non pas que les pratiques plus classiques n’ont plus leur place, mais bien qu’elles doivent s’inscrire dans une démarche plus globale qui, elle, reprendra à son compte ces techniques pour les refondre dans une pratique qualitative plus large, tout en n’oubliant pas que la finalité de la sociologie visuelle est de mieux analyser la réalité sociale, l’expérience, le vécu et la construction sociale de sens.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue / texte et photos, 2018

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