Un colis suspect

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En fonction de l’endroit et en fonction du contexte, un objet peut prendre diverses significations. Cette malle ouverte et abandonnée sur la Côte de la Fabrique dans le Vieux-Québec, juste devant l’Hôtel de ville, le 8 août 2016 vers 18 h 30, dans un tout autre lieu, par exemple, à Paris ou à New York, aurait vraisemblablement mobilisé les corps policiers, les spécialistes en explosifs, sans compter le déploiement tous azimuts de mesures de contention et de sécurité dans tout le quartier. Cependant, dans le Vieux-Québec, quartier hautement touristique, en plein mois d’août, la présence insolite de cette malle ne semble perturber personne, pas même les touristes. Aucun déploiement policier, aucun spécialiste en engins explosifs, aucun média, que la vie touristique ordinaire de tous les jours du Vieux-Québec.

Autrement, que nous dit cette malle ? Premièrement, qu’elle est vieille, fatiguée et usée, puisque ses fermetures éclairs, défaites, ne permettent plus de renfermer son contenu. Deuxièmement, son contenu révèle un vieux jacket en cuir, un gilet, des chaussettes, un pantalon et un petit sac en plastique. Troisièmement, que le propriétaire, ne pouvant plus porter sa malle, a peut-être décidé de l’abandonner définitivement ou temporairement, le temps de trouver autre chose dans lequel transférer son contenu.

Visuellement parlant, cette malle est de l’insolite en contexte, c’est-à-dire que la réalité sociale se construit toujours à partir de contrastes. En ce sens, cette photo traduit trois phénomènes sociaux dans le contexte du Vieux-Québec que l’on ne retrouverait pas dans un pays où le terrorisme a particulièrement sévit : (i) elle ne signale pas le danger ; (ii) elle signale l’insolite ; (iii) elle ne mobilise aucun dispositif de sécurité, encore moins les policiers ― lorsque je suis repassé vers 22 h 30, elle était toujours là…

La photo ci-dessus traduit trois phénomènes sociaux dans le contexte du Vieux-Québec que l’on ne retrouverait pas dans un pays où le terrorisme a particulièrement sévi : elle ne signale pas le danger ; elle suggère l’insolite ; elle ne mobilise aucun dispositif de sécurité. Il est donc plausible d’avancer l’idée que les citoyens québécois qui visitent le Vieux-Québec, tout comme les touristes, ne s’attendent en aucune façon à ce que la malle puisse être le moindrement suspecte dans une ville comme Québec. Peut-être soulève-t-elle quelques interrogations, mais lorsque je suis repassé vers 22 h 30, elle était toujours là et personne ne semblait avoir touché à son contenu. Autres lieux, autres contextes, autres comportements.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue / texte et photos, 2016

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