Franges visuelles

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La frange visuelle est un espace de transition nette ou graduée, où la ville laisse place à autre chose : la campagne, la « nature », le terrain vague, la friche, le bâtiment délabré en attente de projets. La frange visuelle urbaine prend généralement la forme d’un terrain en friche ou d’un bâtiment à l’abandon. Ses limites sont à la fois précises et imprécises. Précises, dans le sens où elles sont géographiquement circonscrites. Imprécises, dans le sens où elles ne sont pas tout à fait socialement circonscrites, c’est-à-dire dont la fonction sociale n’est pas clairement déterminée.

Auparavant situé à l’intersection des rues St-Joseph et Monseigneur-Gauvreau dans la portion revitalisée du quartier St-Roch de Québec, ce local, ancien commerce de proximité, est par la suite devenu une piquerie, a été squatté par des SDF, a été placardé par les autorités municipales, interdit d’utilisation, et a finalement connu son épiphanie, au printemps 2016, avec l’arrivée d’un sauveur, un promoteur immobilier qui a en fait un luxueux local pour tout entrepreneur qui voudra y tenir commerce.


Ce bâtiment était, en lui-même, une frange urbaine, c’est-à-dire un bâtiment en attente de projets. En ce sens, le promoteur est intimement lié à la frange urbaine, car la frange est aussi promesse de substantiels bénéfices. Le promoteur aura donc tout intérêt à négocier avec la ville, à lui proposer non seulement un projet mobilisant, mais surtout à la convaincre que le projet est à la fois socialement acceptable, socialement porteur et socialement intégrateur. À l’inverse, la frange sociale du quartier, celle des exclus, est aussi en quelque sorte promoteur du terrain en friche ou du bâtiment à l’abandon, en ce sens qu’elle lui accorde une autre vocation.

De la photo ci-dessus, il faut aussi retenir la même idée, un terrain en friche en attente de projets. Être en attente de projets, pour une frange urbaine, c’est aussi en permettre l’utilisation par différents groupes d’un quartier pour une multitude de fins. La frange urbaine autorise l’illicite, attire la frange sociale, montre aussi parfois l’exclusion, travaille socialement le paysage d’un quartier, nivelle vers le bas la valeur des bâtiments avoisinants, signale la stratification sociale.

Le mobilier urbain est aussi frange urbaine. On parlera ici de micro-frange, car elle délimite un périmètre bien précis. Par exemple, ce banc public, situé tout juste sur le côté du supermarché Métro dans le quartier St-Roch de la ville de Québec, est constamment une découverte le matin venu, car s’y re-trouvent ce qui a été consommé par les défavorisés du quartier.

Les deux photographies suivantes sont intéressantes à plus d’un égard, car elles témoignent de la transformation d’un local commercial en frange visuelle en l’espace d’à peine 8 mois. Situé sur la rue St-Joseph dans le quartier St-Roch (Québec), encastré entre un restaurant (à gauche) et un centre communautaire (à droite), il est possible de constater, sur la première photo, que le commerce est sur le point de fermer ses portes, car il y a une affiche indiquant « Vente fin de bail » (le commerce a définitivement fermé ses portes le 30 juin 2014).

▼ Le local commercial occupé, 2014

Sur la deuxième photo, il est possible de constater que la façade du même local a subi une métamorphose impressionnante : de bâtiment à la fonction sociale précise, il est devenu un bâtiment à la fonction sociale imprécise. L’espace restreint de la façade de ce bâtiment est clairement devenu une frange. À quelques reprises, j’ai vu là des hommes uriner, d’autres fumer des joints, d’autres faire des transactions illicites, et en ce sens, il est pertinent de souligner que l’état de délabrement d’un espace donné incite aux incivilités (théorie de la vitre brisée) et à certaines formes de criminalité.

▼ Le local commercial abandonné à la façade graffitée, avril 2015

L’un des modus operandi de la frange visuelle consiste en un processus qui fait en sorte que (i) dès qu’un bâtiment devient inoccupé, (ii) il est rapidement repéré comme inoccupé, (iii) subit, en l’espace d’à peine 2 à 3 semaines, une métamorphose, (iv) et devient une véritable frange visuelle. Comme le souligne le chercheur et philosophe Georges Vignaux, on pourrait baptiser aussi ces espaces : « les marges » au sens de l’abandon, du sans destination, du non affecté, de la « zone », « à ban » comme on disait autrefois pour désigner l’espace des bannis et qui a donné « la banlieue ». Il s’agit bien là de la notion de frange visuelle.

▼ La frange visuelle revitalisée, 2016

Du moment où le local, en 2016, a de nouveau été occupé, un commerce tendance, Accro Cuisine et dépendances, qui convient tout à fait aux aspirations des habitants du Nouvo St-Roch, s’est établi à cet endroit et a ainsi relégué la frange visuelle qu’il était devenu dans les oubliettes de la normalisation de l’espace urbain. Il s’agit bien d’épurer la mixité sociale au profit d’un entre-soi plus « sophistiqué ».