Urbanité inclusive, plis et replis

►  Mobilité réduite


Auteurs : Normand Boucher, Émilie Raymond, Patrick Fougeyrollas, Stéphanie Gamache, David Fiset / IRDPQ 

Explorer les réalités et les complexités sociales en utilisant la photographie comme matériau de recherche est un exercice peu fréquent en sciences sociales et humaines. Pourtant, comme le souligne Becker (1974), la photographie et la sociologie ont presque la même date de naissance, tandis que leurs instigateurs (Louis Daguerre, 1787-1851, et Auguste Compte, 1798-1857) poursuivaient un objectif commun, soit explorer la société. Nous partagions cette intention en formulant le projet de photographie sous-jacent au présent article, projet qui consistait à prendre des photos illustrant le caractère inclusif d’une ville, de son espace urbain, en gardant en tête la diversité des besoins de la population, notamment des personnes ayant des incapacités. L’invitation a été lancée aux membres de l’équipe de recherche en partenariat Participation sociale et Villes inclusives (PSVI), composée de chercheurs, d’organismes partenaires et d’étudiants. L’équipe regroupe une douzaine de chercheurs provenant de diverses disciplines (géomatique, sociologie, service social, architecture, santé communautaire, anthropologie, etc.) ainsi que des partenaires communautaires et publics autour d’une programmation de recherche visant à soutenir le développement de pratiques inclusives, basées sur les approches d’accessibilité et de conception universelle, afin d’améliorer la participation sociale des personnes ayant des incapacités dans la cité.

C’est dans ce contexte que s’inscrit ce processus inspiré de la perspective de La Rocca (2007), pour qui « la représentation de la réalité à travers des images est toujours subjective » ; c’est précisément cette subjectivité, latente et structurante des interprétations du monde social, que l’on cherchait à faire émerger afin d’exposer concrètement et permettre la conscientisation des divergences entre l’idéal théorique de la ville inclusive et l’application de ses principes (praxis). Le résultat est une démarche iconographique riche, porteuse de significations diverses faisant écho aux défis que demeurent la participation sociale dans la Ville contemporaine, ainsi que la compréhension des transformations de cette dernière.

Un travail qui in forma façonne le regard, génère un moment où l’ensemble des structures complexes, perceptives, symboliques et significatives à l’égard d’un phénomène social se mettent en place afin d’engendrer une vision en l’occurrence de la ville inclusive en construction. Ici l’image (du latin, imago) est une représentation visuelle d’un objet dont le sens est toujours contextuel et subjectif. C’est ainsi que l’exercice visant à présenter et à discuter des photographies, réalisées pour la plupart en juin 2016, lors d’une rencontre des membres de l’équipe a précisément permis de faire ressortir ce caractère polysémique des images soumises. Dans ce processus, il faut distinguer, selon La Rocca, l’image sociale, qui a une fonction, un rôle dans la société, de l’image du social, qui représente un phénomène social, la condition humaine ; cette dernière intéresse davantage l’analyste ; cela étant dit, il n’est cependant pas exclu qu’au terme de l’activité une image sociale de la ville inclusive soit esquissée. Certes, il s’agit d’un exercice important pour l’équipe en regard de la programmation de recherche, mais également une réponse positive à l’appel d’article lancé par la Revue Photo | Société, sur le thème de la ville et de ses contrastes. Les photos retenues pour l’article viennent illustrer différentes caractéristiques d’une ville inclusive permettant la participation sociale des personnes ayant des incapacités ou leur contraire, soit la présence d’obstacles créant des situations d’exclusion, ce que nous appelons des situations de handicap. Afin d’organiser le matériel photographique recueilli, nous avons utilisé le concept d’habitudes de vie, soit les activités courantes et les rôles sociaux qui sont valorisés par la personne ou selon son contexte, comme éléments structurant les balises de ce parcours iconographique. Ce concept d’habitudes de vie est tiré du Modèle de développement humain et du processus de production du handicap (MDH-PPH) de Fougeyrollas (2010) et réfère à des activités courantes (la prise des repas, les communications, les déplacements) ou encore à des rôles sociaux (occuper un emploi, être aux études, avoir des loisirs). Elles assurent la survie et l’épanouissement d’une personne dans la société tout au long de son existence. La qualité de leur réalisation est tributaire de la relation de la personne et de son contexte de vie. Dans cet article, l’accent est mis sur les déplacements, les loisirs et la vie spirituelle et communautaire, la communication comme illustration du caractère inclusif ou non de la société.

Déplacements
es réseaux routiers et piétonniers, les artères urbaines qu’empruntent les citoyens, les citadins, les habitants de la ville pour leurs déplace-ments, structurent l’organisation de la ville et contribuent à la configuration des rapports sociaux qui s’y déploient entre les individus et les groupes. Ainsi, les aménagements requis pour un transport collectif garantissant l’accessibilité physique impliquent le formatage d’un ensemble d’éléments tantôt informationnels tantôt technologiques, au sens défini dans le MDH-PPH (Fougeyrollas, 2010).

Les déplacements et l’orientation des personnes ayant des incapacités visuelles sont facilités par l’utilisation de matériaux ou de facilitateurs qui indiquent l’arrivée ou la présence de transitions, par exemple du trottoir vers la rue. Certes, on y décèle une préoccupation pour la sécurité, mais aussi une prise en compte de la réalité de personnes qui utilisent des patrons de déplacement qui sont caractéristiques de leurs rapports fonctionnels singuliers à l’environnement en raison de leurs incapacités. Il s’agit enfin d’un marqueur social qui rend compte d’une certaine manière de la diversité de la population de la Cité. Par contre, les déplacements et l’utilisation du territoire et des infrastructures de la Ville peuvent être entravés pour diverses raisons. L’hiver en est un exemple facile à citer. L’accumulation de neige aux intersections dissimule les facilitateurs mis en place et crée de nouveaux obstacles temporaires limitant les déplacements des personnes ayant des incapacités.

Lors de l’expérimentation d’aides à la mobilité en contexte hivernal, cette personne utilisant un déambulateur fait face à un obstacle impondérable : la neige amoncelée aux coins des rues en fonction des tracés des déneigeuses.

Les feux sonores permettent aux personnes aveugles de traverser les intersections équipées de ce dispositif en toute sécurité. Malheureusement, ces facilitateurs deviennent inaccessibles lors d’importantes accumulations de neige. L’aménagement d’une traverse piétonnière équipée d’une dalle podotactile dont la texture indique la transition du trottoir vers la rue aux piétons, notamment ayant des incapacités visuelles.

Cette photo représente une jeune fille nommée Emmanuelle Lehoux, citoyenne française, qui présente des incapacités intellectuelles utilisant ici le transport collectif régulier pour se déplacer. Cette photo vient du projet L’Îlot Bon Secours à Arras en France L’Îlot Bon Secours est un complexe d’habitat favorisant la vie collective de personnes diverses qui bénéficient chacune de leur propre logement. Les personnes qui présentent des incapacités intellectuelles ont parfois de la difficulté à utiliser le transport collectif en raison de problème d’orientation et d’accessibilité du contenu des indications.

L’habitude de vie « déplacement » comprend aussi la possibilité d’entrer et de sortir des commerces et services d’un quartier. À cet égard, au cœur de la Cité, l’affichage est parfois révélateur de contradictions dans le jeu de règles sociales, autant formelles qu’informelles, qui ont un effet certain sur le message qui est envoyé aux utilisateurs. La photo suivante révèle sans doute le souci d’éviter la sortie de paniers d’épicerie, mais cette pratique génère en même temps un obstacle pour certains utilisateurs qui se déplacent notamment en fauteuil roulant, à qui l’on propose des aménagements qui n’en sont pas eu égard à l’importance de la contrainte.

Dans l’effort pour rendre les lieux et espaces publics accessibles, les villes ne sont pas à l’abri des incohérences et des contradictions. On observe, sur cette photo, une sensibilité humaine aux besoins des personnes, rapidement contrecarrée par les barrières de l’environnement physique.

Loisirs

La cité contemporaine est composée d’un ensemble d’espaces sociaux au sein desquels des dynamiques se mettent en œuvre, qui viennent structurer et transformer les rapports qu’entretiennent les individus et les groupes avec ces lieux d’animation et de circulation physique et émotionnelle. Ces espaces rendent compte de l’utilisation et de l’aménagement du territoire qui révèlent l’existence d’une diversité d’utilisateurs aux caractéristiques personnelles et sociales variées. Ainsi, la Cité aménage tantôt des zones réservées à une fonction spécifique, soit l’utilisation du temps libre pour des activités récréatives, tantôt des parcours qui viennent transfigurer sa géographie et son urbanité et permettent à la personne d’habiter, de se déplacer, de s’entraîner et de jouir de son humanité. Ici encore, les photos présentées illustrent la prise en compte de la diversité de la population caractérisée par une variété d’aptitudes et d’histoires qui influencent l’usage des infrastructures collectives et de l’environnement, lequel est l’objet de transformations.

Entre ciel et mer se profile une piscine dont l’aménagement est presque imperceptible, permettant son utilisation par des personnes à mobilité réduite ; il s’agit d’un espace inclusif au sein de la Ville où jeunes et vieux trouvent à se rafraichir lors des chaudes journées d’été à Vancouver.

« J’ai pris cette photo [ci-dessous] sur le vif durant mes vacances à Miami. Dans le quartier cubain, « Little Habana ». Au coin d’une rue, des musiciens se relaient de manière spontanée pour reprendre des classiques, salsas, cumbias, boléros. Une passante les rejoint et se met à danser, son corps et sa canne faisant un, suivant parfaitement le rythme. Bientôt, elles sont rejointes par un cavalier inspiré. Moment magique.

Vie communautaire

Cette habitude de vie rend compte d’un ensemble d’activités visant à caractériser la participation des individus à la vie politique et associative qui anime les espaces urbains. Parmi ces espaces sociaux, il y a le lieu, ou les lieux devrait-on dire, de prise de parole publique et collective ; une forme d’expression de la vie citoyenne au cœur de la Cité. Un lieu que l’on souhaite porteur de changements sociaux, mais un lieu qui est à coup sûr chargé symboliquement. De ces lieux qui caractérisent la Cité, il faut insister sur « la place publique » que l’on retrouve dans la majorité des collectivités urbaines qui constitue l’espace de rassemblement, où se met souvent en branle le mouvement constituant l’expression d’une volonté de manifestation du désaccord politique et social quant aux orientations et à sa gouvernance.

Parmi ces lieux, l’hôtel de ville est sans nul doute l’endroit qui symbolise le mieux la vie politique de la Cité et de la tradition politique d’une ville ; il est également le lieu d’une autre forme d’expression d’une volonté politique à travers le vote ; une accessibilité physique détournée afin de permettre à tous les citoyens de voter; une action qui a longtemps été l’exclusivité de la figure du censitaire. Au Québec, l’accessibilité des bureaux de vote constitue encore un enjeu important de la participation sociale des personnes ayant des incapacités.

La photo ci-dessus a été prise à l’été 2016 à Burlington au Vermont (États-Unis). Elle montre l’entrée d’un bureau de vote pour une élection locale. L’affiche montre clairement que ce dernier est accessible. Ce bureau de vote était situé sur Church Street, laquelle constitue l’artère commerciale et citoyenne la plus fréquentée par les habitants et les touristes. Nous y avons vu de nombreuses personnes ayant des incapacités s’y promener et profiter des terrasses au même titre que les autres.

Communication
Cette habitude de vie est liée à l’échange d’information avec d’autres individus ou la collectivité. L’utilisation des outils technologiques visant l’échange d’information est une dimension importante de la vie urbaine, de son développement et de sa transformation accélérée des dernières années. Le fil conducteur de cette représentation de la ville inclusive s’articule autour de la manière dont la singularité des personnes, tant sur le plan personnel que social trouve à s’exprimer et est surtout prise en considération dans sa transformation. Ainsi, on note parfois que certaines de ces représentations interrogent, à tout le moins, sur le plan de l’acceptabilité sociale avec la création d’espaces désignés sur la base de l’existence de différences fonctionnelles ; s’agit-il d’une représentation de la société inclusive qui se fait projet ? La photo ci-dessous a été prise à Lyon et représente un effort d’adaptation qui soulève certaines interrogations quant à son acceptabilité sociale.

Conclusion
Il est intéressant de revenir sur l’utilisation de cette méthodologie basée sur la photographie afin de cerner la réalité de la ville qui devient un puissant révélateur de ses caractéristiques, tantôt perçues comme des obstacles tantôt comme des facilitateurs dans son développement ainsi que dans l’utilisation de ses infrastructures. On peut y voir le reflet d’initiatives de citoyens pour transformer leur environnement afin de le rendre plus accessible tant bien que mal dans certains cas. Enfin, cette approche méthodologique est également révélatrice des significations diverses et socialement construites qui leur sont attribuées parmi les membres de l’équipe, également des citoyens de la Cité ! En effet, cette démarche est un exercice réflexif qui nous permet d’explorer la manière dont nous concevons cette ville inclusive. Mais comment l’illustrer ? Entre le discours dominant de l’accessibilité universelle et l’expérience vécue de l’utilisation de l’environnement, la ville inclusive se veut davantage un processus qu’une réalité achevée. C’est par ce processus, vécu et animé d’abord par des personnes mettant en commun leurs différences, que la diversité et le vivre ensemble s’incarnent autant dans l’environnement bâti que dans l’espace social.

Finalement, la ville inclusive se veut davantage un processus qu’une réalité achevée.

Références

Becker, H. S. (1974), « Photography and Sociology », Studies in the Anthropology of Visual Communication, vol. 1, p. 3-26.

Dion, D. Ladwein, R. (2005), « La photographie comme matériel de recherche », Journées de Recherche en Marketing de Bourgogne, Dijon, France, p. 1-18.

Fougeyrollas, P. (2010), La funambule, le fil et la toile. Transformations réciproques du sens du handicap, PUL.

La Rocca, F. (2007), « Introduction à la sociologie visuelle », Sociétés, n° 95, p. 31-40.

Contributions aux photos
Raphaëlle Beaudoin, Normand Boucher, Francis Charrier, Patrick Fougeyrollas, Antoine Guérette, Stéphanie Gamache, Josiane Lettre, Élise Milot, Émilie Raymond, François Routhier

Auteurs : Normand Boucher, Émilie Raymond, Patrick Fougeyrollas, Stéphanie Gamache, David Fiset / IRDPQ


Mobilité réduite

2 commentaires

  1. Angelilie dit :

    J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte et blog très intéressant. Je reviendrai m’y poser. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir

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    1. En vous remerciant pour votre bon commentaire !

      Nous tentons de faire au mieux possible !

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