Pigeons et soupe Campbell aux tomates

►  Art urbain

Visuellement parlant, cette photo de pigeons dans l’environnement d’une boite géante de soupe Campbell aux tomates est de l’insolite en contexte, c’est-à-dire que la réalité visuelle se construit toujours à partir de contrastes. Cette œuvre artistique, située dans le Parc de la Pointe-aux-lièvres à Québec a ceci d’intéressant, qu’elle remet en question nos propres construits visuels. Tout d’abord, une boite de soupe Campbell ne mesure pas 3 mètres de haut, et les pigeons, quant à eux, ne font pas 2 mètres de haut. Tout, dans cette construction visuelle, défie les normes visuelles d’un objet de consommation courant, la boite de soupe, tout comme elle défie visuellement la hauteur réelle d’un pigeon qui ne fait pas plus de 30 centimètres.

Autre point intéressant à souligner, il y a là deux repères visuels forts, l’un culturel et l’autre citadin : la boîte de soupe Campbell renvoie à l’œuvre d’Andy Warhol, tandis que les pigeons renvoient à cet oiseau urbain très présent dans les villes et qui occupe la plupart du temps les quartiers centraux. De plus, comme les pigeons sont souvent considérés comme des vidangeurs publics

N’importe quelle ville de taille moyenne regorge de pigeons qui semblent manger la moindre miette de nourriture que les gens laissent dans les places publiques à leur intention. Si la ville regorge de pigeons, pourquoi retrouve-t-on si peu de leurs cadavres au cœur des villes ? Si on voulait faire une réponse courte, on pourrait dire qu’ils se retrouvent tous au Paradis des pigeons, à moins qu’ils n’aient été de mauvais oiseaux, auquel cas ils hurleront dans une poisse bouillante dans l’Enfer des pigeons.

La réponse longue se résume, pour sa part, au fait que la vie d’un pigeon est brutale et courte, cinq ans tout au plus à l’état sauvage, et que lorsqu’ils meurent, leurs cadavres deviennent rapidement un véritable festin pour tous les charognards qui patrouillent la ville pour s’en repaître. De plus, étant donné que la couleur du plumage d’un pigeon se fond facilement pour l’œil humain avec celui de l’environnement urbain, leurs cadavres passent quasi inaperçus, mais deviennent toutefois très visibles pour tous les autres prédateurs de la ville en quête d’un bon repas. En somme, si les pigeons nettoient les places publics en mangeant tout ce qui s’y trouve, leurs prédateurs naturels nettoient la ville en mangeant leurs cadavres.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue / 2018 / texte et photos

►  Art urbain