Mobilité réduite, un portrait de la situation dans la ville de Québec

►  Mobilité réduite


Auteurs : François Routhier, Émilie Lacroix, Josianne Lettre, Luc Noreau, Ben Mortenson  /  CIRRIS

L’objectif de cette recherche n’est pas de mettre certaines situations en porte-à-faux avec les actions en accessibilité des instances municipales ou d’entreprises privées, mais davantage de montrer que des efforts additionnels sont toujours nécessaires dans certains cas. À cet égard, les observations et opinions de citoyens à mobilité réduite peuvent être d’une grande utilité. Les obstacles observés ont été regroupés selon trois grands thèmes, soit 1) l’accessibilité déficiente de la voirie urbaine, 2) l’inaccessibilité des édifices privés, et 3) les besoins de chaque utilisateur et l’interprétation de l’accessibilité.

En 2012, tout près de 2 millions de Canadiens âgés de 15 ans et plus rapportaient avoir des incapacités limitant leur mobilité (Statistique Canada, 2016). Afin de se déplacer dans leur environnement et de réaliser leurs activités quotidiennes, plusieurs de ces personnes doivent avoir recours à une aide technique à la mobilité, tels une canne, une marchette ou un fauteuil roulant (Deslauriers, 2017). Malgré les bénéfices importants de ce type de dispositifs, notamment sur la qualité de vie (Devitt, Chau, & Jutai, 2004; Edwards & McCluskey, 2010), l’engagement occupationnel (Evans, 2000; Samuelsson & Wressle, 2014) et l’accomplissement de rôles sociaux (Trombly Latham, 2008), les problématiques associées à leur utilisation sont bien réelles. En effet, les utilisateurs sont fréquemment confrontés à une variété d’obstacles physiques et sociaux pouvant restreindre leur mobilité ainsi que leur participation sociale (Edwards & McCluskey, 2010; Meyers, Anderson, Miller, Shipp, & Hoenig, 2002). Bien que la recherche dans ce domaine progresse et que les villes elles-mêmes accordent de plus en plus d’importance à cette problématique, certains aspects liés aux facteurs qui nuisent à la participation de ces personnes dans la communauté demeurent peu connus. Le présent projet de recherche visait par conséquent à enrichir notre connaissance et compréhension des obstacles que les utilisateurs d’aide technique à la mobilité rencontrent dans leurs déplacements, et d’entendre leurs opinions quant aux actions à entreprendre afin de continuer à améliorer leur mobilité en milieu urbain. Le projet s’inscrit dans une démarche plus large, soit le projet canadien sur la participation sociale des personnes en situation de handicap (CDPP, https://cdpp.ca/). Il s’agit d’une alliance des secteurs universitaires, publics, privés et gouvernementaux qui travaillent à améliorer la participation communautaire des personnes en situation de handicap.

La méthode photo-voix, appartenant à la recherche participative communautaire, a été adoptée afin de documenter les obstacles rencontrés lors de déplacements en milieu urbain, plus spécifiquement dans la ville de Québec. Cette méthode favorise la prise en compte de l’opinion et de l’appréciation des participants à l’égard de certaines situations puisqu’ils sont des partenaires égaux aux membres de l’équipe de recherche. Ils sont aussi reconnus comme les experts de leur condition (Newman et al., 2009; Newman, 2010; Wang & Burris, 1997). Par l’entremise de la méthode photo-voix, les participants sont invités à identifier des expériences vécues  qui sont représentées par des photographies (Newman et al., 2009; Newman, 2010; Wang &Burris, 1997).

Dans le cadre de ce projet, le groupe de participants était constitué de 20 femmes et 20 hommes (âge moyen : 51,6 ± 12,8 ans) utilisant un quadriporteur (n=9), un fauteuil roulant motorisé (n=9) ou manuel (n=11), une marchette ou un déambulateur (n=5), ou une canne ou des béquilles (n=6). Ils devaient, sur une période de deux semaines, photographier les obstacles physiques et sociaux qu’ils rencontraient dans leur quotidien en lien avec l’utilisation de leur aide technique à la mobilité.

Ils étaient également encouragés à noter par écrit ou verbalement le contexte entourant chacune des photographies. À la fin de cette période, ils étaient invités à participer à une entrevue individuelle visant à sélectionner les photographies les plus représentatives de leur vécu, jusqu’à un maximum de dix. Ils devaient ensuite identifier, à partir de cette sélection, les thèmes principaux s’en dégageant. Par la suite, des groupes de discussion focalisés, composés de 3 à 8 participants utilisant diverses aides techniques, étaient organisés durant lesquels les participants étaient invités à partager leur sélection de photographies. Les photographies sélectionnées au cours de l’entrevue individuelle étaient imprimées en format lettre, numérotées, puis apposées sur un mur de la salle où le groupe de discussion se déroulait. Ces mêmes photographies étaient également présentées sur diapositives. À tour de rôle, les participants devaient expliquer le contexte entourant chacune de leurs photographies.  Tous devaient travailler en collaboration pour identifier les thématiques communes au groupe et les stratégies potentielles pour surmonter les obstacles rencontrés. Certains de ces obstacles sont connus, mais par l’utilisation de la méthode de photo-voix, ils sont mis en images et commentés.

Dans ce qui suit seront présentés les divers obstacles rencontrés par les 40 personnes résidant dans la ville de Québec ayant participé au projet de recherche. Bien que les photographies représentent des situations qui peuvent avoir un caractère anecdotique, elles illustrent des situations bien réelles qui ont été vécues par ces personnes.

L’accessibilité déficiente de la voirie urbaine
Accès  restreint par un amoncellement de neige et de cônes de chantier

L’absence de bouton d’appel de feux pour piétons à certaines intersections a également été relevée, de même que des problèmes liés à leur emplacement lorsqu’ils étaient présents (ex. : trop hauts, trop éloignés, trop près du bord de la rue ou pas à niveau). De plus, le temps alloué pour franchir de manière sécuritaire une traverse pour piétons était parfois insuffisant.

Les éléments disposés sur les voies piétonnières, tels les poteaux de téléphone, les bornes-fontaines et les escaliers, pouvaient encombrer un trottoir déjà étroit, bloquant ainsi le passage aux utilisateurs d’une aide technique à la mobilité et les obligeant à rebrousser chemin. L’existence de zones urbaines où de multiples obstacles de l’environnement physique étaient rencontrés, comme dans le cas des plus vieux secteurs de la ville, a aussi été relevée.

Malgré une transition adéquate entre le trottoir et la rue, la traver-sée de cette intersection est problématique en raison de la présence d’un poteau de téléphone se trouvant en plein centre de la traverse pour piétons.

On constate ici la présence d’une multitude d’obstacles (borne-fontaine, poteau, poubelle, marche devant les portes) obstruant le passage des piétons sur un trottoir qui est déjà étroit.

Les arrêts d’autobus et les abribus ont également été abordés par les participants rencontrés. Il a été rapporté que les publicités/affichages pouvaient bloquer la visibilité des passagers et des chauffeurs, et que les abribus étaient parfois trop rapprochés du bord du trottoir, les rendant ainsi inaccessibles. Cet abribus, situé très près du bord du trottoir, est inaccessible pour la majorité des utilisateurs d’aide technique à la mobilité.

Enfin, les cases de stationnement réservées aux personnes en situation de handicap n’étaient pas toujours assez larges, complexifiant la circulation et la manipulation de l’aide technique à la mobilité. De plus, un accès à la porte d’un édifice à partir du stationnement était dans certains cas absent. L’utilisation de cases de stationnement réservées par des personnes ne possédant pas de vignette a aussi été notée.

En somme, selon les participants rencontrés, les principaux problèmes liés aux situations rencontrées se rapportaient à d’importants besoins d’accessibilité non comblés que les instances municipales doivent prendre en compte dans leur plan d’action visant une ville plus inclusive. Il a d’ailleurs été mentionné que la Ville de Québec n’était pas toujours très réceptive aux besoins de réparations et aux demandes d’améliorations.

L’inaccessibilité des édifices privés

De façon générale, on retrouve une grande variété de services et de commerces dans un même secteur, mais ces derniers ne sont pas toujours tous accessibles. Pour complexifier davantage cette situation, chaque édifice privé possède ses propres obstacles à l’accessibilité et à la mobilité. En lien avec cette thématique, les problématiques temporaires les plus fréquemment soulevées dans le cadre du présent projet étaient liées à l’encombrement tant de l’entrée de certains commerces, par des affiches pliantes, du mobilier extérieur ou des kiosques de vente, que des allées intérieures, par des boîtes, des démonstrateurs ou divers articles. Les espaces pour manœuvrer et circuler librement étaient donc considérablement réduits.

En termes d’obstacles plus fixes, les participants ont rapporté que certaines embrasures de porte étaient trop étroites pour permettre le passage d’un fauteuil roulant ou d’un quadriporteur. L’absence de porte automatique a également été soulevée. Finalement, l’accessibilité aux édifices privés était souvent restreinte par la présence d’une seule marche ou de rampes d’accès inadéquates, par exemple une rampe d’accès très abrupte, de sorte qu’elle soit difficilement franchissable de façon autonome et confortable par une personne à mobilité réduite.

L’accès à cet édifice est limité pour les personnes à mobilité réduite par la présence d’une seule marche et l’absence de porte automatique

Malgré la présence d’un escalier à son entrée principale, cette salle de spectacle est accessible par le commerce voisin. Or, on ne trouve aucune indication à ce sujet, tant à l’extérieur que sur le site Web de l’établissement.


La rampe d’accès permet à une personne à mobilité réduite d’atteindre la porte. Néanmoins, l’accès à cet édifice est problématique puisqu’il n’y a pas suffisamment d’espace pour contourner la porte et entrer une fois que celle-ci est ouverte.

Les principales pratiques et procédures problématiques dans le secteur privé étaient entre autres associées à la non-diffusion des options existantes pour accroître l’accessibilité des commerces ou services aux personnes ayant des incapacités. Des difficultés propres aux édifices construits depuis de nombreuses années ont été répertoriées, notamment des escaliers abrupts ou l’absence d’espace devant l’entrée pour installer une rampe d’accès.

Puisque l’accessibilité est variable entre un lieu public et un lieu privé, ainsi que d’une personne à une autre, les personnes à mobilité réduite doivent s’adapter et se fier à leur propre jugement. Des chemins ou des édifices accessibles existent, mais ils doivent souvent les découvrir soit par essais et erreurs ou en réalisant des recherches à l’aide d’outils tels que Google Street View, pour ne nommer que celui-ci. Il est ici indiqué la direction à suivre pour atteindre une porte accessible. Toutefois, cette signalisation n’est pas appropriée puisqu’à l’entrée dite « accessible » pour les personnes à mobilité réduite et les parents avec une poussette, le bouton pour l’ouverture automatique de la porte est inatteignable.

Les problèmes soulevés dans le cadre de cette thématique référaient d’abord aux caractéristiques uniques de chaque utilisateur d’aide technique à la mobilité. Ces derniers ont parfois des besoins et des préférences qui peuvent entrer en compétition avec ceux d’autres utilisateurs. Par exemple, un élément facilitateur pour un certain type d’incapacité ou d’aide technique peut devenir un obstacle pour un autre. De la même façon, le concept « d’accessibilité » peut être interprété de nombreuses façons, selon le vécu et les connaissances de chaque individu. Ainsi, pour certains, un édifice peut être accessible, alors que pour d’autres il ne l’est pas. Bien qu’il existe plusieurs normes et règlements, le manque perçu de “standards” par les participants en ce qui a trait à la conception universelle en termes pratiques et concrets était un des enjeux soulevés.

Les contraintes identifiées pour ce thème se rapportaient généralement à la signalisation. Plus précisément, l’information transmise quant à l’accessibilité d’un lieu privé ou public était parfois incorrecte ou incomplète en raison, par exemple, d’une compréhension partielle d’un travailleur ou d’un employé de la réalité et des besoins des personnes à mobilité réduite ou d’une vision limitée du concept d’accessibilité.

Le concept « d’accessibilité » peut être interprété de nombreuses façons et cette photo en est un bon exemple. Plusieurs éléments de l’environnement physique sont réunis pour favoriser l’accessibilité de cet édifice. Par contre, le bloc de béton disposé sur le trottoir, tout près de l’entrée principale et juste devant la case de stationnement réservée, obstrue le passage aux personnes utilisant une aide technique à la mobilité sur roues.

Auteurs : François Routhier, Émilie Lacroix, Josianne Lettre, Luc Noreau, Ben Mortenson


Mobilité réduite