Identifier le sujet, explorer la lumière

© Photo entête, Denis Harvey
►  La chronique du photographe

Nous sommes en1989. Il est 18 h. Le téléphone sonne. Mon beau-frère, tout excité, me demande, ou plutôt, me supplie, de réaliser une série de photographies de son nouveau cheval qu’il vient tout juste de préparer pour une compétition équestre. Pour avoir déjà une idée géographique des lieux, et après un rapide coup d’œil à la météo, je lui confirme ma présence à l’écurie pour le lendemain matin dès 6 heures. J’entends ce qu’il me semble un… « oui » (traduction : ce n’est pas un lève-tôt !) et c’est parti.

Tout en préparant mon matériel, quelle n’est pas ma surprise de constater que je n’ai qu’un seul rouleau de pellicule Ektar 35mm 100 ISO de 24 poses, et les magasins sont fermés. Bon… Ça devrait suffire Je vérifie mon appareil photo, un Zenith EM couplé à un objectif Tamron 80/210 mm complètement manuel ; tout me semble au point. Je suis donc prêt pour un « shooting » du tonnerre.

Le soleil est déjà levé depuis plus d’une heure. Une fine couche de nuage donne à la lumière cette belle douceur que j’adore, créant une ambiance très propice à ce genre de photographie. Mais cette lumière, un peu faiblarde, m’oblige à augmenter la sensibilité de ma pellicule à 400 ISO. Vu le côté explosif de mon sujet, il va sans dire que la vitesse d’obturation sera ma priorité. Je demande à mon beau-frère d’aller chercher son cheval. Quelques instants plus tard, je le vois apparaître, intense, musclé, un peu nerveux (le cheval…bien sûr !), aux poils soyeux de couleur ambrée ; c’est une bête magnifique.

Pendant que mon beau-frère le tient par la bride, je m’approche lentement, afin de faire connaissance avec lui. Je le laisse me sentir quelques minutes, et sors lentement mon appareil caché derrière mon dos. « Désolé, ça ne se mange pas… », que je lui dis. Je prends place au centre de l’enclos et fais signe à mon beau-frère de le laisser aller. Et là, comme je m’y attendais, c’est une explosion de vitalité, allant d’un bout à l’autre de l’enclos tout en faisant danser la poussière dans l’air. À chacun de ses passages, j’en profite pour repérer l’endroit le plus propice où le décor, la lumière et l’espace disponible seront en parfaite harmonie. La vitesse d’obturation étant prioritaire, je peux donc disposer d’une ouverture réduisant au maximum ma profondeur de champ, me permettant ainsi de rendre mon arrière-plan un peu moins présent dans la photo. Et c’est parti pour quelques clichés rapides, question de bien m’adapter au rythme du cheval. Il va sans dire que la photo parfaite, à propos d’un cheval au galop, est bien de le saisir alors qu’il a les quatre fers en l’air (sans jeux de mots !). Je l’écoute… galoper. Après quelques passages, entre chaque claquement de sabot, me voilà fin prêt à photographier. Avec l’aide de mon beau-frère, nous orientons l’animal vers ma cible. Un premier passage, et trois photos plus tard, j’ai des doutes sur ma position, trop à gauche. Une deuxième tentative, une troisième, et plusieurs clichés plus tard, rien ne me satisfait. Et au dernier passage, alors qu’il ne me reste plus que quatre poses, en une fraction de seconde, je le vois apparaître dans mon viseur : « LA PHOTO !». Une seule pression du doigt grave le tout sur la pellicule. En reposant mon appareil, une sensation d’euphorie et de certitude m’envahit et je crie à mon beau-frère : « On arrête tout ! J’ai ce qu’il me faut ! »

De retour à la maison, et après être passé à mon studio de photo préféré, je vois apparaître, une à une, toutes les photos de ma séance du matin. Et je la vois, LA photo. Elle est encore mieux que dans mon souvenir. Tout est parfait : lumière, vitesse, profondeur de champ et équilibre du cadrage. Voilà l’histoire de cette photo parfaite.

Aujourd’hui, avec tous les dispositifs électroniques sophistiqués embarqués dans une caméra ― mode automatique, 10 images secondes (et plus), ISO à plus de 125,000, voir sa photo immédiatement, capacité de prise de vue presque à l’infini, et j’en passe ―, il aurait été, je crois, sûrement plus facile de réaliser ce genre de photographie. Je suis bien heureux aujourd’hui d’avoir connu cette époque, disons, plus primaire de la photographie. Je me rends compte que, malgré toutes les avancées actuelles, la quête de la bonne photographie reste toujours la même ; observer, structurer, voir ou sentir l’image, et presser sur le déclencheur.

Toute photographie, pour être attirante, amusante, intrigante ou même provocante, se doit d’être en équilibre parfait avec notre propre perception visuelle. Mais je ne vous apprends rien, car j’ai la certitude que chacun d’entre vous connaît bien tous ces concepts, ouverture, profondeur de champ, vitesse et règle des tiers. De là, je vous invite à vivre vos séances photographiques en vous confrontant à ces quelques principes de base. Planifiez quelques sorties, seul ou en groupe, en adoptant quelques consignes précises : nombre de prises de vue (24 au maximum), deux modes seulement (priorité à l’ouverture ou à la vitesse d’obturation), et une monté en ISO ne dépassant pas 800. Observez attentivement l’environnement tout autour de vous. Identifiez votre sujet. Explorer sa lumière. Visualisez-la. Quand tout est au point, pressez. Une dernière consigne (pour les plus audacieux), recouvrez l’écran de votre appareil. Ressentez l’image et ne la visionnez que lorsque toutes vos prises de vues auront été épuisées. À partir de cet instant, vous aurez un tout autre regard sur votre propre travail photographique.

Avec ce bref article, j’ai simplement voulu partager avec vous mon expérience, vous raconter quel chemin j’ai parcouru depuis tout ce temps, afin que vous puissiez voir la photographie comme je la vois aujourd’hui, et comment vous pourriez la voir vous-même. Je ne suis en aucun cas opposé à l’évolution technologique des appareils photo, bien au contraire. Cependant, à la vitesse à laquelle la vie se déroule aujourd’hui, il est important, à mon humble mon avis, à l’occasion, de se reconnecter avec son milieu environnant. Et en ce sens, la photographie est pour moi le médium par excellence pour y parvenir. Combien de photos ai-je dû prendre en plus de 40 ans ? Combien en ai-je raté ? Et j’en rate encore… Malgré tout, je persévère. Si une photographie permet de raconter une histoire, à vous de raconter la vôtre !

© Denis Harvey, 2018