Le corps et ses représentations / Arts martiaux


Introduction Parcours Pratiques Industrie martiale Imaginaire martial Performance Conclusion

Depuis plusieurs années, les clubs et les écoles d’arts martiaux s’affairent, selon des proportions et des intérêts divers, à participer au marché du spectacle. Certains l’occultent, d’autres le nient et peu l’affichent ouvertement, mais, chose certaine, tous en bénéficient. La logique sociale du spectacle est dominante et les institutions des arts martiaux en sont toutes tributaires, sans exception. Dans le contexte socioéconomique dans lequel évoluent et ont été développés les arts martiaux artistiques, de nombreuses images du corps sont valorisés, voire des clichés et des stéréotypes constamment remis au goût du jour. Le corps et sa modélisation par la pratique deviennent rapidement des enjeux économiques. Le corps performant des praticiens est ainsi un beau corps parce qu’il correspond aux canons de l’esthétique des industries de l’image. Ainsi, l’image que projette le corps de Mélodie s’insère aisément dans ce modèle. La beauté est une performance et la performance est belle. La beauté des techniques dites martiales passe par un corps considéré comme esthétique. Même si la réussite se rapporte invariablement à la rigueur du geste, au souci du détail, à la recherche de perfection, le corps qui les exécute doit préalablement correspondre aux standards de beauté présents dans nos sociétés contemporaines. La recherche de l’esthétisme du corps en est une de performance, les succès de Mélodie en témoignent.

Non pas que Mélodie revendique être une adepte de la performance, mais parce que la recherche de la performance apparaît bien au cœur de ses préoccupations lors de ses prestations, ainsi que dans tout le processus de préparation. Comme nous l’avons montré, ce souci de l’esthétique est induit en partie par le parcours de socialisation dans les arts martiaux, mais souvent aussi en continuité des intérêts présents dans les autres sphères de leur vie. Par exemple, Mélodie s’insère assez facilement dans une discipline aux apparences exotiques, mais qui, en fin de compte, fait partie de la sphère déjà connue et intégrée du spectacle et de l’exhibition du corps. « L’esthétisation de la vie sociale repose sur une mise en scène raffinée du corps, sur une élégance des signes physiques qu’il affirme1. » De fait Mélodie se distingue en société principalement par ses aptitudes à la souplesse. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à voir, sur la gauche, l’image de présentation qu’elle utilise sur sa page Facebook !

Pour la sociologie contemporaine du sport, l’expression de l’esthétisme est le prolongement de la valorisation de la performance économique : l’individu se transforme en producteur de résultats. Dans un univers de compétition où la concurrence est forte, on assiste à la standardisation du rendement, la parcellisation des gestes, la quantification des entraînements et la répétition de situations stéréotypées. L’instrumentalisation du corps s’accomplie comme perfectionnement de la « machine humaine2. » Tout comme l’économie de marché, les arts martiaux artistiques sont élitistes, c’est-à-dire que l’objectif déclaré de la compétition, à l’instar de la compétition des entreprises, est de sélectionner les meilleurs3. À cet égard, le caractère compétitif de l’esthétisme est inséparable d’un certain processus de sélection. Mélodie en a fait l’expérience par les nombreuses sollicitations dont elle a fait l’objet pour son apparence et ses talents extraordinaires. Il se crée ainsi une hiérarchie entre les pairs d’une même discipline, d’une même fédération, ou encore d’une même école. Les arts martiaux artistiques sont des pratiques physiques compétitives, « où le corps est saisi comme objet de performance4. » La gestion des organisations devient une authentique entreprise de gestion des ressources humaines. Dès lors que les athlètes sont offerts en spectacle, leur gestion devient un système au sein même du système économique.

© Olivier Bernard (Ph. D.), sociologue, 2017


Références
__________

1 Le Breton, D. (2003), Anthropologie du corps et modernité, Presses Universitaires de France (PUF), France (Paris), p. 167.

2 Caillat, M. (1996), Sports et civilisation ; Histoire et critique d’un phénomène social de masse, Éditions L’Harmattan, France (Paris), 333 pages.

3 Guay, D. (1997), La conquête du sport ; Le sport et la société québécoise au XIXe siècle, Landot Éditeur, Canada (Québec), 267 pages.

4 Caillat, M. (1996), op. cit.


Le corps et ses représentations / Arts martiaux


Introduction Parcours Pratiques Industrie martiale Imaginaire martial Performance Conclusion