Le corps et ses représentations / Arts martiaux


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Plus globalement, ces critères de performance sont inhérents toutes les sphères de la vie sociale. Dans l’univers des arts martiaux, ces critères s’expriment de manière spécifique selon les techniques et l’imaginaire propre à chaque discipline. Les enchaînements de techniques, codifiés et ritualisés des anciennes disciplines, se sont mués en acrobaties spectaculaires qui attirent l’attention des médias, ainsi qu’une nouvelle clientèle de spectateurs et de praticiens1.

En fait, depuis le milieu du 19e siècle, les activités physiques acquiert une place importante dans l’univers du loisir à travers l’émergence des pratiques et des spectacles sportifs en tout genre dans toutes les couches de la population2. Depuis que le judo a reçu sa reconnaissance définitive comme discipline olympique en 1972, une grande majorité des disciplines qui se classent sous l’étiquette « arts martiaux » ont développé des manières d’être spectaculaire puisque les médias en ont largement fait la promotion. Par exemple, le Wushu ou le karaté, tel qu’ils sont largement popularisés, sont devenus des gymnastiques souvent très acrobatique visant, elles aussi, une reconnaissance aux jeux olympiques. Que ce soit assumé ou non par les praticiens, l’aspect spectaculaire des pratiques et le succès médiatique des arts martiaux demeurent l’un des aiguillons importantes qui motivent l’imaginaire des adeptes.

Le fait que Mélodie se soit investie dans la pratique artistique du taekwondo, du Wushu et du karaté n’est pas un hasard. Le taekwondo est déjà reconnu comme sport olympique, le Wushu et le karaté y aspirent fortement. De fait, il est prévu que la discipline du karaté soit présente aux Jeux olympiques de 2020 à Tokyo. Ces trois disciplines montrent aux publics les figures artistiques les plus impressionnantes grâce à des vidéos et des montages facilement accessibles sur Internet. La présence de ces disciplines dans les compétitions n’est que la continuité de la logique marchande, offrant à ces discipline l’opportunité de participer à une utilité sociale, celle de l’activité physique symbolique pour les praticiens et celle du spectacle pour les publics.

La grande popularité des arts martiaux artistiques est directement liée à la manière dont ils sont montrés dans les médias. Le nombre de clubs et d’écoles qui offrent des cours d’arts martiaux artistiques augmente constamment. La multiplication des compétitions présentant les arts martiaux artistiques crée le besoin de se fédérer.

    

« Les compétitions sont fréquentées à la fois par des licenciés du karaté, du kung-fu et du taekwondo3. » Le goût pour les acrobaties des plus jeunes, combiné à l’influence du cinéma, jamais anodine, a permis à la dimension artistique de s’imposer graduellement comme l’une des disciplines principales des arts martiaux.

Grâce aux réseaux de compétitions, des organisations et des fédérations, cet objectif de spectacularisation des arts martiaux est devenu si important que s’est produit une autonomisation de la sphère sportive de ces disciplines face aux dimensions traditionnelles et techniques des écoles4. Voilà pourquoi Mélodie a pu se consacrer uniquement à l’aspect artistique de ces disciplines. Parce que cette dimension artistique représente désormais une structure unique dans laquelle peut s’insérée toutes les disciplines, pour autant qu’elle constitue une demande par les athlètes auprès des fédérations. L’art martial est ainsi une forme de mimétisme ou de jeu issue d’un imaginaire fantasmant sur les techniques de guerre d’autrefois.

Le fait que plusieurs personnes accordent un grand sérieux à ces pratiquent ne lui enlèvent certes pas son caractère ludique. Par exemple, le discours sur la tradition a été récupéré et participe grandement au succès de la sportivisation des arts martiaux. Peu importe les origines des formes artistiques qui sont présentées, l’essentiel demeure que les publics associent ces pratiques à un passé idyllique, pure et authentique. Une association relevant du mythe des origines, toujours d’actualité, et qui est partagée tant par les praticiens que les non-initiés. Mélodie est ainsi porteuse de ces différents attributs lorsqu’elle se présentent devant les juges et les spectateurs d’une compétition. Elle porte les vêtements qui incarnent le passé imaginé d’une discipline et elle exécute les gestes qui y sont également associés. Ses habits et ses gestes sont les codes que les gens interprètent comme étant une réelle héritière des techniques et des traditions de chacune des disciplines qu’elle représente. Qui plus est, ses aptitudes à la souplesse octroie une valeur ajoutée à ses démonstrations. Elle devient celle qui est capable de faire les gestes des célébrités et, par intérim, des héros populaires d’arts martiaux ; une consécration à laquelle un nombre très restreint de la population peut aspirer.

Alors comme d’autres, Mélodie participe à sa façon à la perpétuation et au développement de la facette spectaculaire des arts martiaux. Dans une société de l’image comme la nôtre, la dimension spectacle devient rapidement la plus connue et la plus en demande par les publics consommateurs de ces images souvent stupéfiantes. Il n’y a qu’à voir les sorties médiatiques, les

vidéos de compétition et de mise en valeurs de l’athlète Chloe Bruce5, une athlète anglaise de 38 ans aux compétences physiques similaires à celles de Mélodie et qui fait carrière en exploitant son image et ses talents d’exhibition. En fait, Mélodie s’est principalement inspirée des postures chorégraphiques de Chloe Bruce pour ses performances, notamment de son célèbre scorpion kick.

Cet engouement pour le spectacle des arts martiaux est planétaire et dépasse largement le cadre des compétitions sportives. Il existe, par exemple, plusieurs festivals mondiaux d’arts martiaux qui organisent des événements médiatiques dont l’objectif avoué est de réaliser un spectacle où l’on montre les exploits de praticiens aux talents souvent hors du commun. Néanmoins, les efforts que demandent ces prouesses aux athlètes n’est pas sans conséquence. Mélodie a plus d’une fois subit des douleurs et des blessures qui lui ont rappelé que son corps a des limites.

© Olivier Bernard (Ph. D.), sociologue, 2017


Références
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1 Delarue, P. (2003), « Quand l’art prime sur le martial », dans la revue Karaté Bushido, No 321, mars, p. 76-77.

2 Élias, N., Dunning, E. (1996), Sports et civilisation ; La violence maîtrisée, Éditions Fayard, France (Paris), 389 p.

3 Delarue, P. (2003), op. cit., p. 78.

4 Pociello, C. (1981), Sports et sociétés ; Approche structurelle et pratiques, Éditions Vigot, France (Paris), 377 pages.

5 Anonyme (2011), « Chloe Bruce, la reine du free style », dans la revue Samouraï, No 11, août-septembre, p. 50-53.


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