Le corps et ses représentations / Arts martiaux


Introduction Parcours Pratiques Industrie martiale Imaginaire martial Performance Conclusion

Pour Mélodie, dès l’âge de 7 ans, depuis deux ans, le ballet classique fait partie de ses activités hebdomadaires. À la suite de ces deux années, elle débute son parcours de praticienne d’arts martiaux en karaté-kenpo. Très tôt, elle participe aux compétitions régionales et provinciales. Cette période d’essai dans les circuits plus modestes de compétions développe chez elle le désir d’aller plus loin. Sa première expérience d’un championnat Canadien a lieu lors de ses 11 ans. Ses douzième et treizième années de vie sont également parsemées de plusieurs championnats canadiens, soit en 2014, 2015 et 2016. À ces trois événements, elle récolte 12 médailles (8 or, 1 argent, 3 bronze).

De plus, durant cette période (2014-2016), elle ne se contente pas que de parcourir le Canada. Elle ne souhaite rien de moins que d’affronter le monde ! Elle entre donc dans le circuit de compétition organisé par la WKU (World kickboxing and karate union) et participe aux championnats du monde à Londres (Angleterre) en 2014, à Albir (Espagne) en 2015 et à Orlando (États-Unis) en 2016. Encore une fois sa récolte est fructueuse, soit 11 médailles (5 or, 3 argent, 3 bronze) et 5 titres de « Championne du monde » dans ses catégories d’âge respectives.

Dans cette même période de performance, notre jeune athlète s’initie au cheerleading compétitif dès 2014 et déjà, en 2016, elle contribue au succès de son équipe qui obtient le titre de « Championne Canadienne » au niveau scolaire. Elle fait même la couverture promotionnelle pour le recrutement de l’année qui vient, tout comme pour son école respective d’arts martiaux.

En portant attention au type d’activité que Mélodie pratique, nous remarquons rapidement que les disciplines qui l’intéressent ont la particularité d’être artistiques et mettent l’accent sur l’esthétisme du corps. Ce point commun entre ces activités n’est pas anodin ni sans raison. En fait, elle affectionne l’aspect artistique de ces disciplines parce qu’elle y trouve non seulement le moyen d’actualiser ses capacités physiques exceptionnelles, mais l’opportunité de mettre en valeur son image.

Mélodie est reconnue depuis son plus jeune âge pour aimer jouer des rôles et réaliser des prestations. Par exemple, dès ses 5 ans, Mélodie appréciait tout particulièrement être sous le feu des projecteurs. Elle fût modèle pour des photos promotionnelles de la Maison Alphonse-Desjardins de Lévis (Québec). Cette expérience confirmait une aisance devant le processus de mise en image de son corps et dans lequel elle devait se conformer à un cadre préalablement définit.

Aussi, posséder de grandes aptitudes de souplesse, certains des standards des canons de beauté et une apparence stoïque face au stress que provoque l’univers du monde des compétitions, sont les ingrédients parfaits de la représentation de la jeune femme contemporaine et performante. Il s’agit en fait de l’image de l’héroïne : la femme indépendante défiant les conventions de genre et le comportement masculin1.

Cependant, posséder les atouts physiques et sociaux de Mélodie ne vont pas de soi. Il y a un parcours socialisateur derrière l’appropriation et la mise à profit de ce qui aurait pu n’être que des potentialités non développées. On ne naît pas athlète performante, on le devient. Par exemple, développer les prédispositions biologiques et solliciter les ressources humaines de l’environnement sociale d’une enfant jusqu’à l’adolescence nécessite un investissement de temps et d’argent important. Le dévouement des proches (parents, amis, coach, etc.) de l’athlète demeure un impératif. De plus, Mélodie a eu la chance d’être socialisée dans une famille où l’organisation du quotidien était régulée, entre autres, en fonction des entraînements de ses frères et sœurs. Pour elle, la persévérance et la gestion du stress sont des éléments du quotidien, voire une habitude de vie.

Comme la majorité des performances athlétiques de Mélodie se situe dans l’univers des arts martiaux, c’est ces derniers qui seront mis sous notre loupe sociologique. Nous porterons un regard particulier sur l’image de son corps. Et pour qu’un corps projette une image, il doit y avoir des gens qui voient et interprètent cette même image. De plus, pour daigner lui accorder de l’importance, ce corps doit correspondre à des codes déjà connus et valorisés par ceux qui apprécient ce qu’ils observent chez notre athlète. Notre tâche consiste donc non seulement à montrer ces codes, mais surtout à expliquer le contexte social qui a permis à notre jeune adolescente de devenir une championne d’arts martiaux artistiques. Aussi, l’intérêt pour ces disciplines n’est pas tant lié au fait que ce soit des arts martiaux, mais plutôt parce que Mélodie s’y réalise spécifiquement dans leur sphère artistique.

Chaque génération apprend à aimer et à voir les choses selon ses propres codes, c’est-à-dire selon une interprétation qui n’est pas directement accessible à ceux qui n’ont pas appris à découvrir les réalités de la vie en même temps qu’eux. Il en va de même pour les jeunes générations qui ont appris à aimer les arts martiaux à leur façon. Être ensemble et partager des idées, des images de films, les mouvements des idoles du moment, voilà ce qui échappent à ceux qui « ne sont plus dans le coup ». Ainsi, les arts martiaux artistiques, comme pour les autres types de pratiques, sont en constante évolution. Chacune de ces évolutions appartiennent aux nouvelles générations parce que la socialisation de leur époque permet de s’investir dans ces pratiques avec le sens approprié, avec la bonne grille d’interprétation et les mots justes pour les partager.

Par exemple, Mélodie fait peu de cas des traditions et des conventions gestuelles pour les cérémonies protocolaires. Dans la communauté de praticiens de son école d’arts martiaux, elle participe exclusivement aux entraînements qui peuvent servir à peaufiner ses performances en compétition. Elle apprend et retient ce qui est utile pour réussir dans sa sphère disciplinaire, soit les formes techniques et les décorums nécessaires à ses prestations artistiques d’arts martiaux. Face à la diversité et la complexité de ce que peut offrir une école d’arts martiaux contemporaine, Mélodie s’affaire à sélectionner de manière discrétionnaire les enseignements qui l’aident à progresser dans sa voie artistique.

En fait, on assiste à la réduction des contraintes imposées par les directives morales anciennes ou traditionnelles qui tombent en désuétude et en désaffection. Ce n’est pas tant leur valeur intrinsèque qui est remise en cause, mais on constate leur perte d’utilité, ainsi que leur nuisance dans la société de performance2. Dans son cas, notre athlète rationalise ses actes en fonction de son temps, de ses ressources et de ses objectifs visés. Pour elle, la pratique d’un art martial artistique n’est pas un tremplin vers certaines vertus comme la recherche d’équilibre, l’apaisement des tensions et du stress, ou encore le contrôle de soi. Mélodie possède déjà ces qualités, elle n’a pas besoin du groupe de praticien pour les obtenir ou se sentir à la hauteur de ses ambitions. Avec les autres compétiteurs de son école, elle ne fait qu’entretenir son estime de soi avec ceux qui perpétuent déjà ces valeurs. Elle évolue donc au sein d’un groupe élite qui sont tous présents pour les mêmes raisons, soit performer en compétition.

© Olivier Bernard (Ph. D.), sociologue, 2017


Références
__________

1 Fayer, J. (1994), Are Heroes Always Men?. Dans DRUCKER (J.), Susan et Robert S. CATHCART. American Heros in a Media Age (p. 24-35), Hampton Press, New Jersey (U.S.A.).

2 Bellefleur, M. (2002), Le loisir contemporain ; Essaie de philosophie sociale, Presses de l’Université du Québec, Canada, 192 pages.


Le corps et ses représentations / Arts martiaux


Introduction Parcours Pratiques Industrie martiale Imaginaire martial Performance Conclusion