Le corps et ses représentations / Arts martiaux


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Mélodie est initiée à plusieurs arts martiaux tout en demeurant dans la même école. Ce tour de force est possible parce qu’elle côtoie des praticiens qui, eux, ont passé beaucoup de temps à étudier différents arts martiaux ailleurs. Par la suite, ses professeurs ont pu remodeler et adapter leur enseignement pour que Mélodie puisse recevoir les notions techniques et les concepts théoriques nécessaires à sa progression dans le circuit de la compétition. Cette jeune athlète a donc profité d’une spécialisation professionnelle de certains praticiens. Une spécialisation qui n’est pas étrangère aux mutations contemporaines du monde du travail et, par extension, du sport et du loisir. De fait, nos sociétés sont orientées dans une recherche de performance qui passe inévitablement par une rationalisation de la pluralité des pratiques existantes. Dans l’univers des arts martiaux, cette logique sociale de gestion des pratiques vient solliciter la totalité des compétences reliées aux arts martiaux disponibles dans l’environnement de vie de l’athlète qui cherche à performer.

Ces compétences appartiennent invariablement à des praticiens qui ont plus d’expérience que Mélodie et ce, dans un éventail de disciplines différentes. Ces praticiens-enseignants de longue date ont ainsi acceptés de repenser leurs savoirs techniques, c’est-à-dire extraire leur propre apprentissage du contexte social par lequel ils avaient intégrés ces savoirs afin de les reconstruire et de les réorientés vers un autre objectif. Grâce à cette aptitude de reconversion des techniques par ses professeurs, Mélodie a pu être initiée spécifiquement à trois arts martiaux : le karaté, le taekwondo et le wushu.

La coexistence de diverses formes de pratiques chez une même personne doit se comprendre selon la logique de rationalisation que nous venons d’évoquer. Apprendre trois disciplines en peu de temps ne peut se faire que si la pédagogie des enseignements est tournée vers un même but. Pour Mélodie, il s’agissait d’atteindre les plus hauts standards imposés dans les compétions d’arts martiaux au sein des catégories de formes artistiques. Pour y arriver, il faut être capable de cibler deux éléments fondamentaux : les règles communes à ces compétitions et les normes que les membres du jury ont en tête lors de l’évaluation des performances. La connaissance de ces deux éléments a permis d’encadrer Mélodie dans l’apprentissage de ses formes artistiques en fonction de ce que les juges souhaitent voir comme étant une représentation artistique de leur art martial. Nous sommes donc en présence d’une hybridation entre des mouvements stéréotypés connus des praticiens d’un art martial précis et l’intégrations de mouvements gymniques adaptés aux représentations classiques de ce même art martial.

Les disciplines contemporaines des arts martiaux sont très diversifiées, non seulement par leur nombre élevé, mais surtout par la qualité des interprétations que chacun a la possibilité de donner à sa pratique. Ce n’est pas le type ou l’habit de l’art martial qui induit un sens à une pratique, mais le groupe où l’apprentissage à eu lieu. Deux personnes peuvent être adeptes d’une même discipline et en avoir une compréhension qui se trouve aux antipodes l’une de l’autre. Alors, si l’habit ne fait pas le moine, nous ne pouvons pas considérer que tous les juges pensent leur discipline de la même façon. Les manières de bouger d’un art martial s’appuient sur des codes de reconnaissances visuels bien précis des gestes. Toutefois, cette lecture des codes d’un art martial, aussi marginal peut-il être, n’est pas indépendante des images et des vidéos produits par l’ensemble de la société. Les gens apprécient les arts martiaux, entre autres, par la manière dont ils sont montrés par les industries culturelles et médiatiques un peu partout sur la planète.

Parce que les praticiens ne vivent pas en vase clos, il est possible de trouver certains points de ressemblance entre les grilles de lecture que possède la majorité des praticiens pour juger de la pertinence symbolique des gestes d’un concurrent en compétition. Si les compétitions d’arts martiaux ont créé des catégories « artistiques » c’est qu’il existait une demande pour cet aspect de la pratique. Et cet aspect est fortement relié à ce qui est montré dans les médias. La formation de Mélodie devait donc s’appuyer sur les dénominateurs communs qui s’appliquent autant aux codes de l’image des arts martiaux montrée par les médias que les subtilités disciplinaires valorisées par les juges, toujours tributaires de leur parcours personnel.

En conséquence, pour que les chorégraphies de Mélodie s’arriment à chacune des catégories où elle devait performer, ses différents professeurs devaient entièrement repenser les séquences gestuelles afin de mettre en valeur ses compétences physiques, mais aussi dissimuler certaines lacunes. L’enjeu majeur était de proportionner adéquatement ses aptitudes à la souplesse et des mouvements à contraction musculaire rapide, car son tonus était souvent restreint par cette même souplesse. La référence imaginaire des gestes associés aux arts martiaux exige un dosage proportionnel de mouvements explosifs et d’une souplesse gracieuse.

Les compétitions d’arts martiaux ne se réduisent donc pas à la sphère sociale sportive, mais embrassent l’univers du spectacle médiatique. En fait, l’ensemble des structures de la vie sociale influence les arts martiaux, notamment la dimension compétitive des disciplines, parce qu’ils sont fortement associés aux ressorts économiques de la mise en spectacle des prestations et de la performance des corps. En conséquence, les prédispositions biologiques de Mélodie sont des facteurs incontournables dans l’explication de ses succès en compétition.

© Olivier Bernard (Ph. D.), sociologue, 2017


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