Le corps et ses représentations / Arts martiaux


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À une époque où le spectacle prend une part de plus en plus importante, les disciplines des arts martiaux sont devenues de plus en plus acrobatiques et repousse toujours davantage ce que le corps peut endurer. En effet, le corps des praticiens d’arts martiaux acrobatiques est sollicité afin de montrer ce que la majorité des gens ne sont pas aptes à voir dans le quotidien, ceci est le propre du spectacle. Par exemple, Mélodie est consciente que ses performances en compétition doivent faire montre de mouvements que ses opposantes sont incapables d’accomplir. Alors pour faire sa place sur le podium, ou simplement pour se démarquer de ses pairs, elle doit puiser dans son répertoire de mouvements de contorsions les plus extrêmes. Bien qu’elle soit en mesure de courber son corps afin de réaliser des figures et des mouvements incroyables, elle ressent des pressions et des douleurs dans ses articulations et ses disques intervertébraux.

Toutefois, Mélodie est prête à tolérer un certain seuil de douleur afin d’atteindre ses objectifs. Comme bien d’autres praticiens, elle considère certaines souffrances comme supportables, non parce qu’elle aime avoir mal, mais bien parce que c’est un sacrifice propre aux athlètes de ces disciplines. Elle tire même une certaine gloire à accomplir ses performances malgré la douleur parce que c’est un effort valorisé par ses pairs1. Comme le disent les athlètes : « Ça fait partie de la game ». Durant l’exécution de ses chorégraphies, Mélodie ne ressent plus de douleur, mais elle sait qu’elle est blessée et que ses articulations sont endommagées. Bref, aucun athlète n’est insensible à la douleur, mais considère que c’est le prix à payer pour performer. Pour ces athlètes, la limite absolue du supportable, c’est la blessure invalidante.

Mélodie est donc consciente de devoir pousser ses limites physiologiques pour satisfaire les logiques du spectacle. De fait, on devine facilement qu’il existe dans le milieu des arts martiaux un laxisme éthique qui autorise officieusement tout ce qui n’est pas légalement interdit, surtout en ce qui concerne la prévention des blessures. Il est plutôt encouragé de les tolérer que de sciemment les éviter. Cette tolérance est en constante extension et croit avec la demande toujours plus grande de voir des performances extraordinaires sur les plateaux de compétition et dans les médias2.

Par exemple, dans les compétitions de formes acrobatiques, les participants présentent des forces qui sont relativement égales pour maintenir l’effet de tension dans la concurrence. L’exigence propre du spectacle a des répercussions concrètes sur les disciplines, surtout sur celles d’envergure olympique. Les chorégraphies artistiques des arts martiaux demeurent donc inextricablement liées à la productivité du système économique qui fait en sorte que les événements médiatiques sont assujettis aux cotes d’écoutes

dans le but d’attirer le plus de commanditaires possibles. La dimension spectacle doit se plier aux demandes des publics d’assister à des performances toujours plus impressionnantes. Les règles en vigueur viennent surtout « favoriser […] un meilleur spectacle »3.

Évoluer dans le contexte social du spectacle engendre certes une pression sur l’athlète dans sa manière d’utiliser son corps, mais il ne faut pas omettre que l’entourage immédiat de cet athlète est également tributaire de cette pression. Les professeurs, les coéquipiers et la famille de Mélodie sont donc porteur des valeurs de performance du monde du spectacle. Tous contribuent, directement ou indirectement, à perpétuer un discours qui encourage le dépassement de soi, la tolérance à la douleur et la persévérance par rapport aux risques de blessures et celles déjà survenues.
© Olivier Bernard (Ph. D.), sociologue, 2017


Références
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1 Bernard, O. (2008), Les arts martiaux de la région de Québec : milieux de socialité et groupes de référence identitaire. Département de sociologie. Mémoire de maîtrise. Québec : Université Laval.

2 Pociello, C. (1981), op. cit.

3 Delarue, P. (2005), « Le tour d’horizon du directeur technique national », dans la revue Taekwondo Hwarangdo, No 23, juin-juillet, p. 7.


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