Le corps en forme


Entrons directement dans l’ère de nos sociétés contemporaine avec un postulat d’appoint : la personne est réduite à ce qu’elle produit comme image d’elle-même. Bien entendu, l’entité humaine n’est pas qu’une image, mais celle-ci est maintenant considérée comme une donnée essentielle du jugement d’autrui, due en grande partie à la rapidité de nos interactions sociales dans la gestion des nombreux liens à entretenir face à une multitude de réseaux sociaux et au développement des technologies de l’information1. Dans ses interactions, l’individu est donc souvent réduit à l’image d’un corps, en l’occurrence le sien, faute de temps. L’image de soi devient le raccourci par lequel l’individu existe et se reconstruit aux yeux des autres.

Par exemple, Poirier parle des surfeurs comme des personnes vivant encore un rapport privilégié avec les éléments de la nature. Cependant, ils sont campés dans la modernité par un travail qui les lie à toute une industrie qui leur est consacrée. « Les surfeurs existent à la frontière de deux mondes paradoxaux : cherchant à être vraiment, ils ne vivent pourtant très souvent que de leur image, recevant de la reconnaissance pour ce qui est apparent2. »

Le cas des surfeurs n’est pas isolé. Il en va de même pour tous les individus qui endossent un costume ou une apparence pouvant être associé de près ou de loin à une représentation. Être brièvement en présence d’un vendeur automobile, d’un député, d’un sans-abri ou d’un professeur d’arts martiaux, évoque à chacun de nous des représentations qui servent de raccourcis pour adapter notre comporte ment face à ces personnes3. Même si une personne est réduite au cliché associé à son rôle, cela permet de pouvoir interagir rapidement avec elle. Notre propre regard sur la société, soit l’ensemble des représentations et des imaginaires dominants sur le corps, filtre la perception que nous avons des autres, mais aussi sur nous-mêmes. À ce titre, Andrieux soutient que « la connaissance du corps ne peut pas être écartée d’une pratique sociale, de la pratique de justification et de reformulation de nos affirmations4. »

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Les nombreux discours tenus sur le corps font partie des récits médiatisés par le langage et les pratiques sociales. Ils sont le produit d’une industrialisation symbolique de l’image des corps et de toute une organisation mercantile, voire une économie, qui s’est développée autour du sens que véhiculent ces images. Dans ce contexte, de nombreux promoteurs tentent de combler des besoins à la mode (revues, vêtements, maquillages, équipements de sports, chirurgies plastiques, voiture, etc.) dont l’enjeu est de convaincre que leurs produits rendront les consommateurs plus authentiques que ceux de leurs concurrents. Parfois, les vertus publicisées de ces produits n’ont pas nécessairement de lien évident avec l’utilité des objets que les individus sollicitent. S’approprier un camion aux dimensions impressionnantes n’aide pas son propriétaire à devenir plus viril, à moins qu’il ne croie à cette filiation sémantique. En clair, certains ajustent l’image de leur produit pour une mode qui a pour objectif de rehausser l’image de performance du corps. Dans les industries de l’image, le constat est depuis longtemps évident : il est lucratif de vendre du rêve5. Et cette stratégie est efficace, puisqu’elle est  soutenue par les valeurs et les croyances des individus qui composent les sociétés.

Une personne seule ne choisit pas d’être attirée par certaines images de son propre chef, mais bien parce que ses amis, sa famille, ses collègues ou encore ses coéquipiers de sport ou collègues de travail échangent des informations à propos de ces mêmes images et des biens de consommation qui en sont porteurs. Participant à ces industries de l’image, l’univers du sport est aussi le reflet de ce que les valeurs contemporaines imposent au corps. Les gens modèlent leur corps pour recevoir une confirmation ou une approbation d’autrui qui assurerait d’être moralement acceptable, voire une incarnation de ce qui est considéré comme bien par la majorité. Par « bien », nous entendons le désir de plaire, conditionné en partie par les codes culturels intégrés par chacun d’entre nous. Ce qui est bien, bon, acceptable, moral et valorisé, se confond dans un grand tout ambigu que le discours contemporain scelle sous le terme de « choix ». Les gens accordent ainsi davantage d’importance à l’attachement aux images qu’ils ont appris à apprécier. Le lien est affectif. Les gens reproduisent des schèmes d’affects hérités socialement qu’ils s’approprient par la suite. Il s’agit plus d’une reproduction et moins de ce que les gens pensent être un choix rationnel devant l’offre des images6.

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Dans une confusion généralisée, « la porte est laissée grande ouverte à tout ce qui peut sembler vaincre nos incertitudes, notre besoin d’être rassuré, notre fragilité. Et tout ceci nous pousse allègrement vers l’obscur et l’irrationnel qui nous paraissent alors relever d’un bon sens certain7 ». Dès lors, il nous est possible de comprendre nos interactions dans des sociétés dites de l’image. Le corps et ses sens ayant atteint l’apogée de ses satisfactions et de ses jouissances par procuration virtuelle. L’individu devient unidimensionnel (Marcuse, 1968) à travers l’universalité du spectacle et est essentiellement réduit à un regard qui relègue ses autres sens à une quasi-obsolescence. Dans ce genre de société, les images produites et construites sur le monde deviennent le monde. Alors, dans une certaine mesure, les images des corps influencent le modelage des corps des individus. Comme nous venons de le dire, ce modelage est désiré parce qu’il représente souvent un modèle adulé dont plusieurs sont en pâmoison devant ce qui, pour eux, représente la perfection. Ne pensons qu’à la convergence de l’image du corps dans les médias. En réalité, une pluralité d’images s’agglutine autour d’une référence unique, celle d’un corps dont les critères de performance sont ceux du mythe du héros contemporain. Ce mythe montre une personne jeune, dynamique, enthousiaste, dont le corps est le reflet des valeurs de réussites économiques et des grandes aspirations de nos sociétés libérales. Thomas le décrit en ses termes pour montrer comment le mythe de ce héros est désormais projeté en avant, dans une extrapolation fantasmée de lui-même :

« L’idéal que poursuit l’homme depuis toujours est de reculer indéfiniment les frontières de la mort, de vivre le plus longtemps possible, en ajoutant non seulement des années à la vie, mais encore de la vie aux années : le héros n’est pas le vieillard cacochyme ou impotent, mais l’adulte perpétuellement jeune8. » De ces discours sur le corps il est possible de voir la construction rationnelle qui se cache à l’intérieur. Une construction qui peut se comprendre comme l’idéal d’un programme sur mesure, de l’attitude à adopter face à son corps. Le discours sur le corps devient, pour ainsi dire unanime, du moment où il est porté par la majorité comme moyen de réalisation de soi et d’accédé à la reconnaissance d’autrui. Une reconnaissance qui ne s’acquiert qu’au moment où l’individu croit, consciemment ou inconsciemment, que c’est ce que les autres attendent de lui. « En analysant comment est construite la rationalité sur l’expérience corporelle, on cherche […] à comprendre la façon de construire des récits sur le corps, comme un projet social de coopération réciproque9. »

Ces discours sur le corps teintent plus que nos pratiques sociales quotidiennes. Ils ont pénétré nos institutions et nos stratégies de gestions collectives. Demeurer performant, dans nos sociétés, se traduit concrètement par l’exclusion des personnes devenues inutiles. Les personnes considérées improductives, qui ne sont plus de bons soldats du capital, n’ont plus leur place en société. Les personnes âgées ne sont-elles pas mises au rencard dans des lieux isolés ? Les déficients mentaux, les handicapés, les inadaptés sociaux et les soldats victimes de traumatisme ne sont-ils pas à la solde de programmes qui les maintiennent dans des conditions où leur rôle principal est de gêner le moins possible les rouages du marché ? Ces personnes sont en partie victimes de la rupture qu’ils montrent avec l’apparence de l’individu performant. Bien entendu, il y a des exceptions — des personnes en fauteuil roulante peuvent afficher une image de « gagnant » —, mais ce n’est pas le cas pour la majorité d’entre eux.

Dans l’ensemble, chacun s’affaire à présenter une image de soi performante en endossant l’attitude et l’apparence de ce qui est considéré comme jeune et dynamique. Afin de retarder le moment où chacun de nous deviendra inévitablement moins productif, nos sociétés travaillent à développer des technologies qui peuvent garder les individus dans la course à la performance de plus en plus longtemps. En ce sens, nos sociétés ont développé des moyens pour transcender le corps : « C’est-à-dire que sa condition mortelle peut être contournée, que la maladie et le vieillissement ne seraient pas inéluctables10. » Il existe par exemple des techniques en tout genre pour la transformation de l’apparence, parce que l’important c’est d’avoir une apparence jeune. Ironiquement, quelqu’un a le droit d’être bien dans sa peau, pour autant que cette personne s’affaire à se garder en forme, à perdre du poids, à s’habiller à la dernière mode et à chercher indubitablement l’approbation des autres à propos de sa manière d’être !

Pour la majorité gens, et davantage pour ceux qui vivent de performance physique, la condition et l’apparence du corps sont particulièrement préoccupantes. Le défi contemporain conforte le mythe de la jouvence qui est essentiellement un défi physique, celui de ressembler corporellement à quelqu’un de jeune11. La jeunesse éternelle est un mythe, mais tout mythe se veut motivateur et oriente les comportements lorsqu’il est porté par la majorité en tant que modèle. En conséquence, les gens comprennent et vive le mythe de la jouvence comme une tentative d’« être comme ». Ce mythe se constitue socialement comme un idéal possible du moi individuel. Il est encouragé durant les expériences narcissiques de l’enfance, fortement liées au sentiment de toute-puissance. En extrapolant, on peut penser que le corps « spectatoriel »12, autant pour les individus-spectateurs de la société de l’image que pour les acteurs-prestidigitateurs, se trouve être pris entre un narcissisme et une mélancolie du désir d’être — cette acception du narcissisme se retrouve chez Freud et Lacan13. Il s’agit d’un amour de soi projeté sur des objets extérieurs. À la suite de frustrations ou de difficultés, les pulsions se détachent des objets et il y a un retour sur soi de l’amour porté aux objets. Ce retour peut se formuler de la manière suivante : « Puisque je ne peux pas posséder, je vais être comme…14 ». Associé habituellement à l’enfance, ce narcissisme secondaire se poursuit le reste de la vie adulte et joue un rôle fondamental dans le désir d’individus qui souhaitent se projeter sur un alter ego, notamment l’incarnation d’un modèle jeune.

Cette recherche de jouvence prend toutefois plus radicalement les formes d’un combat contre la dégénérescence. La réalisation de ce mythe se trouve dans l’accomplissement des prouesses exécutées habituellement par les plus jeunes et quand même réussi et maîtrisé malgré l’avancement en âge.

Bref, l’idéal de la jouvence est de se sentir suffisamment jeune pour continuer une activité. De plus, ce sentiment est renforcé par une comparaison avec les personnes qui n’ont pas cette capacité ou, pourrait-on dire, cette chance. Notons que « le vieillissement n’est jamais seulement et uniquement un processus physiologique, il est aussi un construit collectif, et in fine un sentiment plus ou moins individuel15. » Les limites du corps ne sont donc pas écrites dans notre biologie, mais plutôt dictées par les traits culturels de la société et des groupes auxquels l’individu appartient. Le comportement des individus est donc en grande partie régulé par l’image du corps performant, une image véhiculée par des industries grâce à la structure du mythe du héros : une personne qui se transforme pour atteindre la plus haute sphère de valeur morale portée par sa société, en l’occurrence celle de la performance. Pour Fraser, il s’agit de « remodeler l’homme, de procéder à de l’ingénierie humaine pour obtenir de chacun des comportements toujours de plus en plus normés16. » Notons que ce modèle du héros est également tributaire d’un imaginaire du corps qui est majoritairement masculin. « L’épistémologie féministe a contribué fortement à révéler les caractères phallocentrés et androcentrifuges de l’histoire du corps écrite par des hommes pour une version masculine17. »

© Olivier Bernard (Ph. D.), 2017


Références
1 Castells, M. (2001), Manuel. (2001), La société en réseau, Paris : Les éditions Fayard.

2 Poirier, J. E. (2000), Hopupu, les délices de la glisse, Montréal : Éditions Septentrion, p. 11.

3 Arendt, H. (1981), La vie de l’esprit – tome 1 : la pensée, Paris : Presses Universitaire de France.

4 Andrieu, B. (2006), « Quelle épistémologie du corps ? », Corps, no 1, p. 13-21 [14], URL : http://bit.ly/2yVj7B2.

5 Riedrich, Y. (2004), Le mental dans tous ses états ― Mythe et réalité du psychologique de la préparation mentale chez le sportif, Paris : Éditions Chiron.

6 Bourdieu, P., Passeron, C. (1970), La reproduction : éléments pour une théorie du système d’enseignement, Paris : Les éditions de Minuit.

7 Riedrich, Y. (2004), op. cit., p. 132.

8 Thomas, L. V. (1984), Fantasmes au quotidien, Paris : Éditions Librairie des Méridiens, p. 220.

9 Andrieu, B. (2006), op. cit., p. 14.

10 Fraser, P. (2014), Corps idéal, corps de rêve ; parcours d’un corps socialement acceptable, Paris : Éditions V/F, p. 185.

11 Héas, S. (2010), Les virtuoses du corps ; Enquête auprès d’êtres exceptionnels, Paris : Max Milo Éditions.

12 Ishaghpour, Y. (1982), D’une image à l’autre ; La nouvelle modernité du cinéma, Paris : Les Éditions Denoël/Gonthier.

13 Debauche, S. (2015), « Psychologue – Psychothérapeute », Narcissisme primaire et secondaire, URL : http://bit.ly/2grnQDV (consulté le 13 mars 2015).

14 Idem.

15 Héas, S. (2010), op. cit., p. 205.

16 Fraser, P. (2014), op. cit., p. 187.

17 Andrieu, B. (2006), op. cit., p. 16.


Le corps en forme